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Un Oeil dans le Rétro – Police Frontière (T. Richardson, 1982)

Sorti en 1982, Police Frontière de Tony Richardson bénéficie aujourd’hui d’une petite ressortie salles, dans une splendide version restaurée. L’occasion parfaite pour décortiquer ce brûlot coincé entre deux époques, à la pertinence politique et artistique toujours intacte, porté par un tandem d’acteurs en état de grâce.

Anachronie

Policier de Los Angeles, Charlie (Jack Nicholson) est transféré à El Paso, tout près du Mexique, pour y intégrer la police frontière. Sa mission : contenir le flux des clandestins qui franchissent chaque jour le fleuve Rio Grande (séparation naturelle entre les deux pays) et lutter contre les trafics de drogue ou d’êtres humains. Tandis que son épouse se complait dans son quotidien pavillonnaire, Charlie va faire l’expérience amère d’une force de répression déshumanisante et corrompue. Un sentiment d’injustice renforcé par sa rencontre avec Maria, une migrante sans le sou pour qui il va se prendre d’affection.

Au côté notamment de ses compatriotes Karel Reisz et John Schlesinger, le réalisateur Tony Richardson est l’un des fers de lance du Free Cinema. Courant cinématographique considéré comme le pendant britannique de la Nouvelle Vague française, il se caractérise par une captation du réel sans artifices, au service d’une vision puissamment politique. Aussi, est-il curieux de le voir attaché à pareil projet au début des années 80. L’ère du Nouvel Hollywood vient en effet de s’achever dans la débâcle, après les échecs retentissants de La porte du paradis de Michael Cimino et Coup de cœur de Francis Ford Coppola. Le cinéma de divertissement a fait son grand retour et les productions contestataires d’auteur n’ont plus le vent en poupe.

Pourtant, le long-métrage s’inscrit ouvertement à la suite de ses prédécesseurs des années 70 – le film est d’ailleurs coécrit par Walon Green, auteur de La Horde sauvage, et Deric Washburn, scénariste de Voyage au bout de l’enfer1. Un caractère profondément anachronique qui constitue sa force première. Rappelons qu’en 1982, les Etats-Unis sont depuis deux ans présidés par le républicain Ronald Reagan. Une période marquée par l’impérialisme, le retour aux valeurs puritaines et l’émergence du néo-libéralisme économique. Sur ce point, le film se montre très à l’heure. En témoigne Marcy, l’épouse de Charlie (Valerie Perrine). Installée dans une maison de banlieue semblable à toutes les autres, occupée à dépenser tout l’argent gagné par son mari dans des futilités, elle incarne le fantasme capitaliste dans toute sa splendeur.

La dimension critique du film est revendiquée dès l’ouverture, située du côté mexicain. Alors que le village de Maria se réunit à l’église pour le baptême de son nouveau-né, un violent séisme détruit l’édifice. Émergeant des décombres, la jeune femme, son bébé et son petit-frère n’ont alors plus d’autre choix que de franchir la frontière pour survivre. Un prologue qui donne à voir la modernité de la mise en scène de Richardson (cf. l’utilisation de déformations optiques pendant le tremblement de terre) et met en évidence la déliquescence sociale et économique subie par la population mexicaine, justifiant dès lors son exode. Un constat d’autant plus ironique quand on considère les origines des Etats-Unis eux-mêmes, soit l’immigration massive de populations européennes vers “la terre promise” au XVIème siècle, trajectoire que Maria reproduit symboliquement. Devenu superpuissance, l’Amérique traite maintenant l’immigration avec sévérité, quand bien même son mode de vie consumériste en est complètement dépendant. En atteste l’usine que visite Charlie au début du film, dont les employés payés au lance-pierre sont tous clandestins.

Franchir la ligne

Révulsé par le confort superficiel de sa nouvelle maison, fort d’une intégrité et d’une honnêteté à toute épreuve, Charlie est donc programmé, dès le départ, pour devenir le grain de sable qui fera dérailler la machine. Un destin subtilement annoncé lorsque le policier essaye son uniforme pour la première fois. Cat, son partenaire (formidable Harvey Keitel), dont il ignore encore qu’il est un pourri, lui suggère de le faire faire sur mesure, mais Charlie refuse obstinément. Un geste faussement anodin qui entérine sa nature insoumise et le pousse à s’engager sur le chemin de la rébellion. Plus tard, lorsque Cat assassine un trafiquant de drogue pour le compte d’un voyou mexicain, Charlie le confronte. Pris d’un coup de sang, il trace avec sa botte une ligne entre lui et son adversaire, séparation symbolique entre la droiture et la corruption. Mais lorsque l’affrontement prend fin, plutôt que de détourner les talons, Charlie contourne Cat, franchissant donc ladite ligne. Aucun gros plan ne vient le signifier clairement mais le parcours émotionnel du personnage nous fait comprendre instinctivement la bascule qui s’opère. La ligne que Charlie enjambe n’est plus celle qui distingue le Bien du Mal, mais celle qui sépare l’aliénation de l’émancipation.

Dans sa dernière partie, lorsque Charlie affronte ses anciens collègues, les armes à la main, le film s’éloigne de sa structure policière et verse dans le western nerveux, dont les sursauts de violence gore ne sont pas très loin d’un Peckinpah. S’éloignant de la conception classique du découpage, la mise en scène de Richardson se fait de plus en plus fébrile, épousant sur le vif la viscéralité de son personnage nouvellement héroïque. 

Une trajectoire qui s’achève de manière curieuse lorsque Charlie, contre toute attente, retrouve Maria. Tous deux se réunissent au milieu du fleuve, supprimant ainsi toute forme de démarcation. Un épilogue qui prend acte, par sa nature apparemment réjouissante, de la fin du Nouvel Hollywood – caractérisé, entre autres, par l’issue souvent ouverte des intrigues. Pourtant, cette conclusion se teinte d’une dimension mélancolique et angoissée. Si Police Frontière était un film purement classique ou contemporain de son époque, il n’aurait pas escamoté comme il le fait le retour au foyer du héros triomphant et son repos bien mérité. Ici, l’image se fige sur Charlie le visage souriant, énonçant en sous-texte une vérité bien plus tragique : maintenant que sa mission est accomplie, Charlie n’a plus nulle part où se rendre.

Sorti en 1982, de Tony Richardson, avec Jack Nicholson, Harvey Keitel, Valerie Perrine, Warren Oates

1Est aussi crédité, comme directeur de la photographie additionnel, un certain Vilmos Zsigmond, technicien emblématique du Nouvel Hollywood ayant collaboré (entre autres) avec Jerry Schatzberg, Robert Altman et Michael Cimino.

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