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Critique – Everything Everywhere All at Once (Daniel Scheinert, Daniel Kwan, 2022)

Si Doctor Strange in the Multiverse of Madness était à la fois indigne du talent de Sam Raimi et du potentiel vertigineux de son concept, Daniel Scheinert et Daniel Kwan, aussi appelés les Daniels, ont bien l’intention de nous réconcilier avec les univers parallèles dans Everything Everywhere All at Once.

Identifiés depuis 2016 comme les réalisateurs un peu fous derrière Swiss Army Man, leur premier long-métrage, les Daniels récidivent ici aux commandes d’un projet autrement plus ambitieux, produit par le studio A24, véritable poule aux œufs d’or du cinéma indépendant américain. Alors préparez-vous à une expérience hors du commun !

Combinaisons multiples

Propriétaire d’une petite laverie automatique avec son mari Waymond, Evelyne Wang (Michelle Yeoh) a pris l’habitude de tout contrôler, entre les factures à payer, les repas à préparer et les clients à contenter. Une vie réglée comme du papier à musique qui vole en éclats le jour où un double de Waymond, venu d’une dimension parallèle, révèle à Evelyne son véritable destin : contrecarrer les plans de Jobu Tupaki, le double maléfique de leur fille Joy, afin de rétablir l’équilibre et la paix au cœur du multivers.

Une mise en place qui n’est pas sans rappeler l’ouverture de Matrix, avec son protagoniste élu sauveur de l’humanité, propulsé « de l’autre côté du miroir » à la faveur d’un court-circuitage de la réalité. Mais si le film des Daniels semble effectivement influencé par le cinéma des Wachowski, c’est davantage pour ses ruptures spatio-temporelles frénétiques dignes des meilleures séquences en montage alterné de Cloud Atlas.

« Ton cerveau est comme un vase, à chaque saut il se fissure », explique le double de Waymond à Evelyne pour la préparer à ses voyages inter-dimensionnels. Une métaphore filée tout le long du film via le motif du miroir qui se brise, repris par exemple lors des scènes en split-screen, dans lesquelles l’écran se fendille littéralement en deux. Une belle idée visuelle hélas un peu noyée dans la masse, d’où un sentiment de trop-plein qui va grandissant. Les changements de formats d’image, signalant au spectateur le basculement d’un monde à l’autre, deviennent notamment trop systématiques et donc inconséquents.

Heureusement, Everything Everywhere All at Once compense ses quelques limites par un tempo comique dévastateur. Malgré certains gags douteux (amis du mauvais goût, bonjour), l’humour multi-référentiel offre un séjour en Absurdie mémorable. Entre ce personnage d’agent du fisc indéboulonnable, interprété par une Jamie Lee Curtis plus Michael Myers que Laurie Strode, et cette parodie de Ratatouille avec un raton laveur (« Raccacoonie » en version originale), c’est un vrai festival.

Famille à tout prix

Si le film parvient à tenir debout, c’est aussi et surtout grâce à l’attention portée à chacun des membres de la famille Wang. Au-delà de leurs personnalités pittoresques, ils constituent bel et bien le cœur émotionnel du récit. Leurs origines chinoises, associées à la culture américaine, produisent de fait un joyeux chaos, à l’instar de cette scène d’introduction où Evelyne parle en anglais et Waymond dans sa langue natale. Un ping-pong linguistique qui raconte déjà en filigrane la schizophrénie de cette famille, partagée entre son désir d’assimilation et la revendication de sa singularité.

Par ailleurs, l’une des grandes idées du film consiste à exploiter le principe du multivers afin de permettre aux personnages de se redécouvrir eux-mêmes, mais aussi entre eux. Là où Waymond semble vite dépassé par les évènements, son double, lui, affiche une assurance à toute épreuve. Et il en va ainsi de la plupart des personnages, dont Evelyne bien sûr, qui met finalement de côté ses préjugés en expérimentant ses autres vies.

Cette évolution se ressent dans le ton du film, paradoxalement beaucoup plus grave dès l’instant où les Wang choisissent de briser le cycle de la violence en arrêtant d’y participer. À ce titre, il faut relever la suprême ironie des Daniels à travers leur utilisation du cercle et de sa symbolique. De toutes les formes géométriques existantes, ils ont choisi celle représentant l’unité, l’amour, comme figure du Mal, en l’occurence ici un trou noir créé par Jobu Tupaki, semblable à un bagel géant. Délirant, n’est-ce pas ?

En définitive, Everything Everywhere All at Once est bien un hymne à la famille, à sa nature changeante, contradictoire, mais toujours vitale. Le titre et le chapitrage du film en trois parties, intitulées « Everything », « Everywhere » et « All at Once », font sens dans la mesure où les personnages apprennent à apprivoiser progressivement chaque chose, en tout lieu et en même temps. Les Daniels auraient néanmoins gagné à doser davantage leurs effets, d’autant qu’ils y parviennent en de rares occasions. En l’état, il serait malvenu de bouder son plaisir devant tant de générosité, mais attention à l’indigestion.

Sortie le 31 août 2022, réalisé par Daniel Scheinert et Daniel Kwan, avec Michelle Yeoh, Ke Huy Quan, Jamie Lee Curtis

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