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Critique – Les Crimes du Futur (David Cronenberg, 2022)

Le crépuscule d’une idole

Huit ans après Maps to the Stars, David Cronenberg réinvestit le grand écran avec Les Crimes du Futur, nouvelle exploration science-fictionnelle des liens entre technologie et corps humain. Même si le script a été écrit il y a une vingtaine d’années, il ne s’agit pas pour le cinéaste de revenir à la source de ses premiers chefs d’oeuvre, le film s’inscrivant de manière évidente dans la continuité formelle de ses derniers faits d’arme. Un choix cohérent par rapport à la tournure qu’a pris sa filmographie depuis ExistenZ, mais qui  place une nouvelle fois sa proposition sous le signe du renoncement.

À l’image de plusieurs brillants réalisateurs révélés à la fin des années 70, David Cronenberg s’est adapté au fil du temps à l’horizon d’attente du public ayant anobli son cinéma. Sélections, prix et autres hommages en festival démontrent d’ailleurs de manière évidente que le cinéaste est lui-même devenu une institution, figée, dans son fond comme dans sa forme, de telle sorte à préserver son statut avantageux. 

Les marqueurs de ce changement sont identifiables depuis longtemps, d’autant plus qu’ils ont considérablement imprégné le cinéma fantastique « de festival » de ces vingt dernières années – des comédiens plus ou moins léthargiques, une grammaire cinématographique réduite à peau de chagrin, alternant entre des dialogues surexplicatifs et des sursauts d’abstraction maladroitement amenés. Ces propositions témoignent surtout d’un mépris du genre qu’elles abordent, explicitant leur sens par-delà le fantastique, alors que ce-dernier contient déjà en lui-même une richesse malheureusement insoupçonnée.

Dans le cas de Cronenberg, la frustration est d’autant plus grande qu’il a longtemps été du côté du fantastique pur, aussi « cérébral » soit-il. Or, ce dernier qualificatif est devenu le fer de lance cosmétique de ses derniers films. Évidé de sa viscéralité, son cinéma se complait désormais assez bêtement dans une transgression aseptisée, dominée par un sens arriviste et pompeux de la « shock value ».

Le cinéaste s’est d’ailleurs exprimé ici ou là sur la violence de la première scène des Crimes du Futur, affirmant qu’elle conduirait sans aucun doute une partie du public à quitter la salle. Qu’à cela ne tienne, l’événement représenté – le meurtre d’un enfant étrange que l’on ne connaît pas – coche la case de « l’intro choc » sans pour autant  assumer sa portée transgressive. Hormis un timide travelling avant, la captation de la scène ne suscite en soi – et à l’image de tout le film – aucune implication émotionnelle.

Plus que le film du renoncement, Les Crimes du Futur est surtout celui de la facilité. Thématiquement, Cronenberg redit ici avec le « nouveau sexe » ce qu’il avait déjà développé dans Videodrome avec la « nouvelle chair ». Visuellement, la paresse est de mise. Tout est dit lorsque le cinéaste fait face à de purs motifs de carnation expressionniste (les fauteuils chirurgicaux, échos évidents aux consoles d’ExistenZ), jusqu’alors les symboles les plus identifiables de son cinéma. Filmés comme des poufs, saupoudrés de maigres effets en « sound design », ces motifs font désormais peine à voir. Même constat du côté des décors et de la figuration, dont la pauvreté ne peut être entièrement imputée au budget du film. Cronenberg ne fait même plus l’effort d’introduire son univers au spectateur, ni même d’incarner son fonctionnement technologique, alors que cela fait normalement partie du cœur thématique du projet.

D’une vacuité désespérante, Les Crimes du Futur est l’oeuvre d’un cinéaste qui n’a plus rien à dire, se fourvoyant tristement dans le simulacre de son propre talent passé.

Sortie le 25 mai 2022, réalisé par David Cronenberg, avec Viggo Mortensen, Léa Seydoux, Kristen Stewart.

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