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Critique – Ambulance (Michael Bay, 2022)

Schizophrénie

Le cinéma de Michael Bay a toujours représenté une voix singulière au sein du paysage hollywoodien. Son goût pour la pyrotechnie dantesque et le montage épileptique constitue le creuset d’une œuvre aussi cohérente que radicale, dont les deux versants – le romantisme exacerbé et l’anarchisme amoral – présentent le même degré d’honnêteté artistique. À ce titre, il est légitime de distinguer son cinéma de tout ce qu’il a pu engendrer malgré lui dans le champ du blockbuster, notamment la déconsidération générale du langage du cinéma au profit du seul « instant-plan ». 

Bay fait des films qui lui ressemblent, et n’a (presque) jamais prétendu faire autre chose. Face à la lisibilité, il préfère un dynamisme épuisant, concevant l’association d’un plan à un autre non pas comme une production causale de sens, mais bien comme l’expression abstraite d’une émotion. C’est là toute la schizophrénie de son cinéma : d’un côté, une sophistication exacerbée dans la composition même des plans, et de l’autre, une conception régressive et chaotique du langage cinématographique lui-même.

American Dream

C’est la raison pour laquelle le cinéaste n’est jamais aussi bon que lorsqu’il peut jouir d’une certaine liberté de ton. Même si son appréciation implique une bonne part de déviance, le chef-d’œuvre de vulgarité et de nihilisme pétaradant Bad Boys 2 constitue le manifeste de cette radicalité qui caractérise le cinéma de Bay, et que ce dernier n’a d’ailleurs jamais vraiment réussi à reproduire par la suite. En témoigne son enfermement partiel dans la franchise Transformers, qui l’a restreint pour un temps à un terrain de jeu rébarbatif, et dont les timides sursauts de folie (Transformers 2) peinaient à remporter l’adhésion de ses plus grands défenseurs. 

Entre deux mastodontes robotisés, Bay s’est néanmoins permis deux faits d’armes relativement plus personnels : le génial No Pain No Gain en 2013, et le plus anecdotique  13 Hours en 2016. D’une certaine manière, nous pourrions les considérer comme les deux premiers volets d’une trilogie, Bay confrontant à chaque fois l’imagerie patriotique américaine – qu’il a lui-même contribué à façonner – à la réalité économique des années 2010. 

Dans le cas de No Pain No Gain, la remise en cause du cinéaste est radicale : les corps autrefois fétichisés sont désormais boursouflés, la vacuité de leur surface est mise à nue, et les décisions hors-sol des personnages sont confrontées aux conséquences de la vraisemblance. Dans 13 Hours, le cinéaste s’attache toujours à sublimer les soldats comme de véritables machines de guerre, mais les confronte violemment à l’absurdité de leur mission, par-delà le seul rejet libertaire des institutions dominantes. 

Au fond, la question posée par Bay dans ces deux films est la suivante : Comment l’Amérique a-t-elle contraint ses héros à devenir ses laissés-pour-compte ? Après la parenthèse cynique (et un peu décevante) 6 Underground, le cinéaste nous offre avec Ambulance une passionnante variation de son questionnement, doublée d’un impressionnant spectacle d’action.

Dynamisme

Ambulance est le remake d’un film danois sorti en 2005. Il raconte l’histoire de Will Sharp (Yahya Abdul-Mateen II), un jeune vétéran de guerre en difficulté financière, qui doit impérativement trouver 231 000 dollars afin des payer les soins de sa femme, atteinte d’un cancer. Pour ce faire, il n’a d’autre choix que de céder à la proposition de Danny (Jake Gyllenhaal), son frère par adoption : réaliser le plus grand braquage de l’histoire de Los Angeles, avec 32 millions de dollars à la clé. Malheureusement, rien ne se passe comme prévu. L’opération est un désastre, Will tirant accidentellement sur un policier. Les deux frangins sont alors contraints de détourner une ambulance afin de sortir incognito de l’immeuble, avec comme otages Camp Thompson (Eiza González), une ambulancière courageuse, et… le policier abattu par Will. Tant que ce dernier reste en vie, ses collègues ne pourront se risquer d’intercepter le véhicule, qui n’a pour seul horizon que les immenses routes de Los Angeles…

Au vu de son pitch, le nouveau film de Michael Bay apparaît comme un ovni au sein de la production actuelle : un high-concept d’action digne des années 90, un attachement aux cascades en dur, et une reprise (réinvention ?) de la structure du « buddy movie » telle que Bay l’avait lui-même travaillée avec Bad Boys. Tourné en seulement 38 jours et doté d’un budget relativement plus réduit que ses précédentes productions, Ambulance est né de la volonté du cinéaste de tourner rapidement un film après le confinement. Ce sentiment d’urgence imprègne très profondément le projet, à commencer par son filmage, d’une épuisante nervosité. 

Ce régime visuel peut d’abord laisser de marbre, les 45 premières minutes étant corsetées dans un ton sérieux qui, même s’il est à propos, sied moyennement au style de Bay. En effet, son désintérêt pour tout élément de langage autre que le pur dynamisme amène inévitablement le premier acte du film à pâtir de ses référents affichés, à savoir Michael Mann et Tony Scott. Aussi avons-nous droit à ces inévitables travellings circulaires lors de séquences de dialogues moyennement convaincantes, ou bien à ces inserts coupés toujours trop tôt au sein d’un flot bordélique d’images, canons un peu éculés du cinéma de Bay dont nous aurions pu nous passer. 

Néanmoins, une fois l’ambulance lancée, le film entre dans une autre dimension, que seul un cinéaste comme Bay ose encore explorer aujourd’hui. Il n’y a pas de hasard : Ambulance emporte son spectateur à partir du moment où il choisit de ne ressembler à rien d’autre qu’à un film de Michael Bay. Cerise sur le gâteau : le cinéaste ne relève jamais la pédale d’accélération, se libérant stylistiquement de ses référents pour génialement faire dérailler sa mise en scène.

Attentif aux nouvelles technologies, Bay profite par exemple ici du pilotage de drone en immersion pour dynamiser ses séquences d’action. Le film minimisant l’usage de CGI, le décor en dur, confronté à la rapidité du mouvement de caméra, redouble la tension du spectateur tant il serait dangereux (voire impossible) de reproduire ce genre de plan en voiture-caméra. Par ailleurs, l’outil sied parfaitement à la topographie de Los Angeles, ses travellings accompagnant admirablement bien son horizontalité tortueuse, et exprimant judicieusement l’absence de point de fuite (au sens propre comme au figuré) des personnages principaux.

Quelques plans au drone s’affranchissent néanmoins de ce régime horizontal. Même s’ils sont coupés n’importe comment, ces travellings ascendants/descendants de buildings écrasent la perspective avec frénésie, et isolent les différents véhicules dans l’immensité urbaine. Dès lors, la pure abstraction de leur mouvement crée un un écho saisissant avec les enjeux qui animent les personnages, pris dans une situation qui les dépassent complètement. Cet effet témoigne d’ailleurs d’une réelle considération de Bay pour la dramaturgie de son film, estimant ses héros pour ce qu’ils sont, notamment d’un point de vue social.

Working-Class Heroes

D’une certaine manière, le personnage de Will Sharp est une variation de celui incarné par  John Krasinski dans 13 Hours : tous deux sont des soldats, contraints économiquement à une tâche qu’ils ne souhaitent pas faire, et vont être pris malgré eux dans un tumulte dans laquelle ils vont renouer avec ce qu’ils sont réellement. Leur seul point de différence est le cadre de la loi, catalyseur de tous les enjeux d’Ambulance

En effet, Bay ne cesse de confronter les personnages à leur propre morale. Son film récompense ceux et celles qui font fi de leur intérêt personnel au nom de l’altruisme et de l’éthique.  Ce sont des « working-class heroes », au sens où, malgré toutes les injustices qu’ils ont connues, ces derniers sont animés par la volonté de bien faire leur travail, et par conséquent, de sauver leur prochain. C’est ce qui rapproche l’ambulancière Cam, ancienne toxicomane, de Will, braqueur et ancien soldat : tous deux ont connu le fond, mais témoignent d’une humanité qui participera à leur rédemption finale. 

Cette solidarité – intuitive – est opposée dans le film à l’intérêt individualiste du personnage de Danny, braqueur professionnel. En effet, là où Will cède à l’illégalité par contrainte économique, son frère l’embrasse pour l’adrénaline, voire le simple goût du sport. Leur duo, marqué par une relation de domination, incarne à lui tout seul la confrontation entre la tactique et l’éthique, entre l’altruisme et la considération purement fonctionnelle de son prochain.

Là où Will Sharp résonne avec Jack Silva de 13 Hours, Danny Sharp incarne un ersatz du personnage de Ryan Reynolds dans 6 Underground : un homme avantagé socialement, et surtout, marqué par une inconséquence éthique que les détracteurs de Bay ont d’ailleurs beaucoup reproché à son cinéma. D’une certaine manière, les choix dramaturgiques d’Ambulance constituent une forme de réponse à cette critique, et permettent par là même au cinéaste de se réinventer.

Dans Ambulance, tout à une conséquence. Cela influe notamment sur le traitement de la violence, incarnée sans distance et parfois de façon très gore. Les corps sont malmenés et ne guérissent pas en un claquement de doigt : ils font partie de la dramaturgie, et permettent aux personnages de se révéler entre eux. Le rapport à la mort de Cam n’est pas le même que celui de Danny, et c’est précisément avec ce genre de scission que va jouer Bay pour dynamiser les rapports entre ses personnages. 

La conscience du danger est également montrée comme un gage d’intelligence, cela quel que soit le sexe, l’âge ou le physique du personnage. Là encore, Michael Bay surprend, lui qui jusqu’alors valorisait (jusqu’à un certain point) les canons de beauté, et moquait ceux et celles qui n’y correspondaient pas. 

Par-delà le règne des apparences, le cinéaste revalorise cette valeur sacrée qu’est « l’esprit du peuple » ou le « bon sens populaire », à distinguer du super-héroisme hors-sol auquel l’industrie hollywoodienne. nous habitue depuis une quinzaine d’années. Avec Ambulance, Michael Bay prouve ainsi qu’il n’est pas un laissé-pour-compte d’Hollywood, mais bien le précieux garant d’un cinéma authentiquement populaire, dont les héros n’ont jamais été aussi proches de nous.

Sortie le 23 mars 2022, réalisé par Michael Bay, avec Yahya Abdul-Mateen II, Jake Gyllenhaal et Eiza González.

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