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Characters Majuscules – Mort ou Vif (Sam Raimi, 1995)

« Tout bon personnage renferme un mystère. Parfois vous pouvez en déceler le sens et parfois vous ne voulez pas savoir », Paul Schrader.

À la fois détonateurs de l’identification et opérateurs de l’action, les grands personnages de cinéma sont aussi et surtout multiples, un visage pouvant en cacher un autre jusqu’au vertige. Il revient alors au spectateur de contempler et de défricher cette complexité, incarnée à l’écran au moyen de procédés dont seul le 7e art a le secret.

Avec Characters Majuscules, Le Grand Oculaire vous propose de faire la lumière sur ces personnages hors normes, souvent troubles, dont la caractérisation permet de réinventer une figure ou un genre cinématographique. Parmi eux, attardons-nous sur la cowgirl Ellen (Sharon Stone), héroïne du western baroque Mort ou Vif (1995) de Sam Raimi, à l’occasion de sa réédition en 4K Ultra HD et Blu-Ray chez L’Atelier d’Images.

« Lady » des hautes plaines

D’abord indiscernable du cowboy, une femme parcourt à cheval les grands espaces de l’Ouest sauvage. Sa destination : la petite ville de Redemption. Pour s’y rendre, il lui faut franchir un cimetière. Et franchir la mort par la même occasion. Pour mieux renaître ? La question reste ouverte. Ceci étant, une fois arrivée en ville, nul doute, le péril est partout. Qu’à cela ne tienne, cette femme, qui se fera appeler « Lady » plutôt qu’Ellen, n’a pas l’intention de se laisser intimider.

Du sang-froid et de la détermination, voilà son credo. Cette façade, elle la cultive pour atteindre Herod (Gene Hackman), l’homme qui règne en tyran sur la bourgade et ses habitants, et personne ne doit la détourner de son objectif. Ni le fils de sa cible, surnommé « Le Kid » (Leonardo Dicaprio), ni le pasteur Cort (Russell Crowe). Mais pour avoir sauvé ce dernier, elle est sommée de participer au concours de tirs annuel, affrontant en duel les meilleures gâchettes locales. Naturellement, Herod en fait partie en tant que tenant du titre.

Les hostilités lancées, c’est tout l’amour du slapstick de Sam Raimi qui éclate de façon jubilatoire. Un défouloir sanglant où le burlesque le dispute à la tragédie et par le biais duquel le cinéaste revigore les tropes du western italien. Bien sûr, le film trouve aussi sa singularité dans la caractérisation de son héroïne.

Vaincre le Mâle

Dès la scène d’ouverture, Ellen se fait tirer dessus mais refuse de répliquer à l’identique. En quelques minutes, tout est dit de l’éthique du personnage. La violence expéditive la répugne et elle n’y aura recours à son tour qu’en cas d’extrême nécessité. Un dilemme qui pousse Ellen dans ses derniers retranchements et offre à son interprète, Sharon Stone, un magnifique contre-emploi, surtout après s’être illustrée en veuve noire incendiaire dans le sulfureux Basic Instinct (1992).

C’est que l’actrice, aussi productrice de Mort ou Vif, évite de se montrer ici dans son plus simple appareil et subvertit l’image que lui prête le spectateur en s’acquittant d’un rôle aux attributs essentiellement virils. En ce sens, sa démarche est celle du personnage : renverser les idées reçues. Dans un registre approchant, Demi Moore se rasera le crâne deux ans plus tard pour les besoins du film À Armes Égales (1997) de Ridley Scott. Une autre figure de femme qui, en adoptant un certain nombre de traits communs aux hommes, s’impose face à eux et met à bas leur pensée sexiste.

Faire trébucher le patriarcat de son piédestal, c’est ce à quoi s’emploie Ellen. Par fierté d’abord, lorsqu’elle provoque la chute du propriétaire du saloon, juché sur son tabouret, après qu’il l’ait confondue avec une « fille de joie ». Par compassion ensuite, quand elle tire sur la corde qui menace d’étrangler le pasteur Cort, déjouant ainsi le rituel sadique orchestré par Herod.

Cette impétuosité est aussi ce qui la préserve de la tentation sédentaire. Dans le western, les personnages féminins sont presque systématiquement assignés à résidence, là où le cowboy, itinérant par nature, ne souffre d’aucune frontière. Entre autres exemples, la patronne de saloon de Johnny Guitare (1954), jouée par Joan Crawford, qui refuse de quitter son établissement malgré le danger encouru. Cet esprit terrien n’est pas celui d’Ellen. Surgie de nulle part, elle s’en retournera in fine vers le même point de fuite duquel elle est apparue au début du film.

Dans l’intervalle néanmoins, il lui faut abandonner l’horizon au profit de Redemption, seul moyen de recouvrer sa propre puissance, et son identité de cowgirl en est le prérequis. Mais comme toute identité fabriquée, elle cache une fêlure.

Sans peur et sans reproche

Si le personnage de Sharon Stone a tout d’une Calamity Jane, du moins dans sa parenté mythologique – une aventurière libre et émancipée au temps du Far West – la peur et la culpabilité en font à l’évidence une figure plus tragique qu’héroïque. Ce que trahit son regard, souvent perdu dans le vague, jamais tout à fait dans le présent. Et pour cause, l’objet de son ressentiment se rappelle sans cesse à elle, à travers une succession de flash-back disséminés tout le long du film comme les pièces d’un puzzle à résoudre.

Un dispositif que Sam Raimi emprunte notamment à l’incontournable Il était une fois dans l’Ouest (1968), dans lequel Charles Bronson, alias « L’Homme à l’harmonica », revivait un épisode traumatique par bribes jusqu’à son dévoilement complet lors du duel final. À la différence que dans Mort ou Vif, le trauma est aussi source d’accablement, d’où la nature plus fragmentaire et elliptique du souvenir qui traduit la difficulté d’Ellen à s’y confronter. Réveiller le passé pour mieux se projeter dans l’avenir, voilà la dernière injonction à laquelle elle doit se soumettre avant de pouvoir reprendre son destin en main.

Un simple échange vient par ailleurs mettre au jour le cœur thématique du film et le conflit interne au personnage. Alors que le pasteur Cort vient de remporter son premier duel, Ellen vient le féliciter pour sa rapidité au tir. Cort lui répond : « Vous avez choisi d’être là, pas moi ». Ellen réplique : « Il (Herod) vous a forcé à le faire ». Et le pasteur conclut : « C’est moi qui ai pressé la détente ». Tout est question de choix et de contrainte, d’autorité et d’impuissance. Et pour faire pencher la balance du bon côté, il faut que la peur et la culpabilité changent de camp.

La loi a retrouvé son étoile

La vengeance est un plat qui se mange chaud, du moins chez Sam Raimi. Avec son déluge pyrotechnique final qui achève de restaurer le « true grit » (vrai courage) d’Ellen, Mort ou Vif fait de sa cowgirl vedette la metteuse en scène de son propre triomphe. Une caractérisque héritée de certaines pionnières de l’Ouest – outre Calamity Jane, citons aussi Annie Oakley – qui alimentaient leur légende en se donnant en spectacle, notamment au sein du Wild West Show, revue ambulante née à la fin du XIXe siècle.

À défaut d’être parvenue à ses fins en tant que « Lady », le personnage de Sharon Stone obtient justice en tant qu’Ellen. C’est le sens du plan qui la voit sortir des flammes, tel un phénix renaissant de ses cendres, désormais capable d’affronter Herod et de sauver Redemption, quitte à tout détruire. Que l’horloge de la ville, symbole du glas des duellistes, soit le premier édifice à s’embraser est tout sauf anodin là encore. À présent, il n’est plus temps de mourir mais de vivre, et ce basculement s’opère fatalement chez Ellen qui assume de revenir d’entre les morts pour achever sa métamorphose en icône éternelle.

Toujours est-il que l’accomplissement de l’héroïne sert un intérêt commun plus grand, en l’occurence la libération des habitants du joug de leur tyran. « La loi a retrouvé son étoile » déclare Ellen en brandissant l’insigne de marshal autrefois détenu par son père. Insigne qui porte symboliquement le coup de grâce à l’antagoniste du film, à l’instar de l’harmonica dans Il était une fois dans l’Ouest, en même temps qu’un nouvel espoir pour le reste de la population.

Au bout du compte, c’est en se réinventant elle-même au gré des circonstances que la cowgirl de Mort ou Vif devient pure fantasmagorie. Une incarnation de ce que le Cinéma a sans doute de plus beau à nous offrir : une revanche sur le réel.

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