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Critique – Don’t Look Up : Déni Cosmique (Adam McKay, 2021)

Digne représentant de ce que la comédie slapstick américaine a produit de mieux ces vingt dernières années, Adam McKay s’est ensuite distingué par sa volonté d’orienter son cinéma vers le thriller, avec The Big Short et Vice. Cette rupture stylistique, au premier abord surprenante, lui a pourtant permis d’expliciter une conscience politique centrale dans son parcours, débutant notamment sa carrière dans l’émission The Awful Truth du documentariste Michael Moore. Mise en avant des absurdités du système politique américain, ironie plus ou moins mordante lorsqu’elle ne tombe pas dans le didactisme pur : au fond, McKay avait déjà là tous les ingrédients qui allaient composer son cinéma, en tout cas tel qu’il s’incarne aujourd’hui. 

Solennité

Reste à savoir si ce changement de direction lui a été bénéfique ou non. Car si ce didactisme fonctionnait relativement bien dans The Big Short en se mettant au service du pur thriller, il ankylosait péniblement la narration de Vice, au point de faire perdre à McKay son sens de l’humour. De son propre aveu, le cinéaste a en effet regretté la solennité – finalement très conventionnelle – de son dernier fait d’arme, aveuglé par son dégoût à l’égard de l’ancien vice-président Dick Cheney. Comme un symbole de cet égarement, le cinéaste s’est dans la foulée brouillé avec Will Ferrell, collaborateur et ami de toujours, et dont il s’était déjà éloigné artistiquement depuis plusieurs années.

McKay veut passer à autre chose, et ses derniers films le prouvent. Mais sa relative clairvoyance l’amène aussi à prendre conscience d’une donnée essentielle : son sens de l’humour demeure le centre névralgique de son oeuvre, aussi bien d’un point de vue politique que comique. C’est la raison pour laquelle le  principal objectif de Don’t Look Up : Déni Cosmique consiste à réapprendre à rire de l’absurdité, tout en confrontant le spectateur à une allégorie explicitement alarmiste. À l’aube de ce double dessein, ce n’est peut-être pas un hasard si McKay présente le film comme son projet le plus personnel.

Retour aux sources (?)

Deux astronomes – Leonardo DiCaprio et Jennifer Lawrence – découvrent par hasard l’existence d’une comète aux proportions monumentales, sur le point de percuter la Terre et d’éradiquer toute trace de vie à sa surface. L’humanité n’a ainsi que six mois pour se sauver, mais l’incompétence abyssale de ses dirigeants n’augure rien de bon. Aussi, face au déni de la présidente américaine – Meryl Streep – et de son administration, les deux scientifiques décident d’en informer la presse et de mobiliser tant bien que mal le grand public.

On peut d’ores et déjà s’en douter à la lecture du pitch, et Adam McKay ne cesse de le confirmer en interview : l’écriture du film a été motivée par le rapport publié par les Nations Unies en 2018, faisant état de la nécessité d’agir urgemment contre la crise climatique. Ayant désormais compris que la littéralité pouvait constituer une impasse de son cinéma, le cinéaste trouve dans l’allégorie de la comète une nouvelle façon d’incarner son propos, même si son acteur principal – DiCaprio, engagé publiquement dans la cause écologique – a tenu à réécrire plusieurs passage du scénario afin que le « message soit plus clair ».

De fait, Don’t Look Up porte encore les stigmates du didactisme de Vice, cela à chaque fois qu’il fait explicitement référence à la réalité. La première conséquence de cela est la durée du film (2h25) qui, à chaque fois qu’il s’éloigne de la comédie, s’enferme dans une littéralité qui tire à la ligne. Le montage – assuré par Hank Corwin, monteur de McKay depuis The Big Short – retourne alors aux effets d’alternances expérimentés sur Vice, plombant ainsi le film d’une grammaire aussi démonstrative que laborieuse, dont nous nous serions bien passé. À ce titre, les correspondances établies entre la bêtise des médias et celle de la sphère politique – légitime en soi – tombent très souvent dans une forme de redondance ennuyeuse, surlignée, et parfois peu inspirée.

Débiles

À l’inverse, lorsque le film tend vers l’absurdité pure et dure, les répliques retrouvent un peu de leur superbe, le montage gagne en efficacité (notamment au travers des coupes franches propres aux premiers films de McKay), et surtout, le rire advient.

Car malgré ses fragilités, Don’t Look Up reste avant tout un film extrêmement drôle, notamment grâce à un trio de personnages hors sol. Le premier, joué par Mark Rylance, est un ersatz dégénéré de Steve Jobs et d’Elon Musk, dont la première apparition – une keynote où il fait réciter des horreurs à de jeunes enfants – sidère le spectateur par son absurdité et sa violence comique. Le second, joué par Ron Perlman, est un ancien militaire ultra conservateur chargé par le gouvernement de mener à bien ce qui s’apparente à une mission de sauvetage de l’humanité. Homophobe, raciste et pro-armes (en somme : un abruti fini), le personnage réinvestit tous les tropes du héros américain des années 80, et profite du physique hors norme de Ron Perlman pour afficher de façon flamboyante son aberrante bêtise. Il suffit d’un seul gros plan sur son visage pour comprendre qu’il ne comprend rien à rien, et que son apparente assurance cache en fait une désopilante colère de gros fragile. 

Enfin le troisième personnage, joué par Jonah Hill, est le fils et chef de cabinet de la présidente des Etats-Unis. Irrespectueux, méprisant, désagréable à chacune de ses interventions, ce fils à maman ne bénéficie peut-être pas des répliques les plus inspirées, mais profite de l’immense talent de son interprète pour donner le tempo aux scènes où il apparaît. Doté d’une capacité d’attention extrêmement limitée, il est par exemple l’un des principaux moteurs des coupes abruptes évoquées plus haut, claquant la porte au nez de ses collaborateurs lorsqu’il ne leur coupe tout simplement pas la parole.

La confondante stupidité de ces personnages consacre le pessimisme patent de McKay à l’égard des institutions dominantes, tout en se mettant strictement au service de la pure comédie. Avec eux, le cinéaste lorgnerait presque du côté de l’ironie trash et anarchiste du duo Parker/Stone, même s’il ne peut encore une fois s’empêcher de contrebalancer cette radicalité de son sérieux et de son ton parfois sentencieux.

Équilibre

Aussi, jusqu’à la fin de son deuxième acte, McKay n’arrive jamais vraiment à trouver le point d’équilibre entre la comédie pure et la plus conventionnelle satire politique. Le film cale ainsi régulièrement, sans pour autant présenter un segment plus faible qu’un autre. Aussi aurait-il gagné à être rationné sur toute sa longueur, délesté d’une somme de petits riens qui, additionnés, l’alourdissent d’une bonne quinzaine de minutes. Quelques personnages reflètent d’ailleurs clairement cette hésitation de tonalité, comme par exemple celui de Timothée Chalamet, lequel oscille entre trois personnalités – le jeune abruti, le boyfriend et le religieux – qui n’arrivent jamais à se mélanger en un tout cohérent. De même, le personnage convulsé joué par DiCaprio n’arrive jamais vraiment à faire rire, enfermé dans son rôle de contrepoint plus ou moins éclairé par rapport aux gens qui l’entourent, et qui culmine avec une séquence de discours finalement trop plate pour marquer les consciences.

Adam McKay ne réussit donc sa tâche que lorsqu’il tranche clairement pour un genre ou pour un autre. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle son dernier acte fonctionne bien, faisant astucieusement le choix de freiner la comédie afin de muscler le coeur émotionnel du film. L’implication du spectateur est alors favorisée, au même titre que sa conscience politique, cela grâce à cette voie détournée qu’est la possible fin du monde. 

Film tiraillé entre plusieurs tendances contraires, Don’t Look Up fait néanmoins du bien à son auteur, qui arrive à se rééduquer au rire en signant, paradoxalement, l’un de ses films les plus désespérés. De même, sa pertinence politique et sociale n’advient que lorsqu’il s’éloigne le plus possible du réel, embrassant l’égoïsme absolu de personnages qui ne s’écoutent ni ne se comprennent plus que par le prisme de la com’, des médias et des réseaux sociaux.

Disponible sur Netflix le 24 décembre 2021, réalisé par Adam McKay, avec Leonardo DiCaprio, Jennifer Lawrence, Cate Blanchett.

Note : 3 sur 5.

2 réponses sur « Critique – Don’t Look Up : Déni Cosmique (Adam McKay, 2021) »

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