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Exégèse – Matrix Resurrections (Lana Wachowski, 2021)

Une oeuvre d’art n’est pas immunisée ; elle est le reflet du monde dans lequel elle naît

Lana Wachowski (Première n°524, p. 30)

Qu’il est difficile d’opérer l’exégèse d’un film comme Matrix Resurrections, à l’aube d’un seul et unique visionnage. Aussi les quelques mots qui vont suivre ne prétendent aucunement s’octroyer le monopole du vrai, et n’aurons pour ambition que de traduire, de façon créative, notre simple expérience de spectateur.

WAKE UP

Pan incontournable de la culture populaire de ces vingt dernières années, la trilogie Matrix a été imaginée dès le départ par les soeurs Wachowski comme un happening artistique, invitant les spectateurs à changer de perspective sur la réalité qui les entoure. D’une élégance redoutable, cette symphonie dialectique en trois temps a néanmoins laissé sur le carreau une large partie de son public à partir du second volet, analyse logique et rationnelle du piège intuitif que constituait son prédécesseur. Il en allait de même pour le troisième film, plus ésotérique, qui interrogeait la façon dont nous pouvions dépasser le piège binaire de la matrice constaté dans Reloaded, ainsi que le déterminisme d’un cycle du héros conditionné par le système lui-même. Revolutions se concluait alors par la dissolution de l’Elu (« The one ») dans le grand « Tout » de ce cosmos informatique qu’était la matrice, engageant ainsi un nouveau cycle de création placé sous le signe de l’amour, avec le personnage de Sati.

Dès lors, au vu de cette parfaite conclusion, mais aussi de son rejet toujours prégnant de la part du public, la question de l’intérêt de ressusciter la saga Matrix dans les années 2020 se pose. Or, l’un des angles morts potentiels de la trilogie, à l’aube de sa digestion par le public deux décennies après son achèvement, est peut-être de ne pas s’être interrogée elle-même en tant que produit de la matrice, avant tout déterminé par la perception que nous en avons (« la cuillère n’existe pas »). Rappelons cette idée fondamentale de Baudrillard : toute critique du système est produite par le système lui-même afin de se légitimer. Aussi est-ce pour cela que la question du sens politique et spirituel de la saga Matrix vingt ans après, apparaît comme incontournable : que reste-il de Neo, de Trinity et de Morpheus aujourd’hui ? L’image que nous avons gardée d’eux est-elle la bonne, et par conséquent (le parcours de Neo étant aussi et surtout celui du spectateur), l’image qu’ils ont d’eux-mêmes, dans la diégèse de la matrice, est-elle toujours la bonne ?

Mémoire gnostique

Alors que l’avant-dernière scène de Matrix Revolutions nous montrait le cadavre de Neo emmené par une machine, voilà que Resurrections présente une intrigue pour le moins singulière : Neo est en fait bien vivant, et semble être retourné dans la matrice sous son identité d’origine – Thomas Anderson. Amnésique de sa précédente vie, celui qui était l’Elu est désormais concepteur de jeux-vidéo, mondialement reconnu pour son incontournable trilogie : Matrix. En proie à de sévères doutes existentiels, Thomas suit également un traitement thérapeutique à base de pilules bleues, canalisant ainsi la confusion qu’il peut parfois faire entre Matrix et la « réalité ».

L’expérience de Thomas Anderson dans le film décrit assez spécifiquement la situation existentielle du gnostique, tel qu’on peut la trouver dans le « Chant de la Perle », l’un des poèmes des Actes de Thomas (tiens donc ?), datant du IIIe siècle. Ce texte raconte l’histoire d’un jeune prince qui, après réception d’une lettre livrée par un oiseau, quitte son royaume afin de partir à la recherche d’une perle magique. Une fois arrivé en terre étrangère, des inconnus lui font boire un poison qui lui fait oublier son identité. Le prince devient alors un clochard, traversé par quelques souvenirs lointains de son identité royale. Mais un jour, le même oiseau lui apporte une lettre, dans laquelle il redécouvre la réalité de son identité, ainsi que l’importance de sa mission. Il se remet alors à la recherche de la perle, en ayant la certitude qu’il réintégrera ensuite son royaume. 

L’appétence de Lana Wachowski pour la spiritualité gnostique – fondée sur l’idée que notre monde est une vaste illusion régie par un Démiurge malveillant et égoïste, et que la véritable divinité se trouve au fond de nous, enfouie et oubliée – n’est aujourd’hui plus à prouver. Nombre de textes ont déjà soulevé l’évident sous-texte gnostique de la trilogie Matrix, mais aussi de Jupiter, Le Destin de l’univers, dont le nom de l’antagoniste principal (Abrasax), est une référence explicite au terme gnostique « Abraxas », désignant une émanation divine associée plus tard au démon.

Dès lors, les échos entre le chant de la perle et Matrix Resurrections ressortent de façon éclatante : Neo est le prince déchu et amnésique, ingurgitant sans le savoir un poison – les pilules bleues – le prévenant de se remémorer sa « véritable » identité.

À l’heure où le commun des mortels filtre la réalité d’une somme d’altérations algorithmiques, l’intuition gnostique d’une illusion cachée et aliénante paraît tout à fait appropriée, associant un idéal d’émancipation à celui d’une quête de connaissance et d’illumination intérieure. Mais pour cela, il faut se souvenir de ce que nous sommes vraiment, et cette tâche est un combat permanent, au vu de la confusion immuable entre ce qui apparaît et ce qui est. Dès lors, la localisation dans l’espace et le temps de ce qui nous constitue en tant que sujet devient une tâche ardue, aussi bien pour nous que pour les personnages.

Icône, ou Fonction (?)

Certes, le personnage de Neo est au coeur de l’expérience mystique décrite plus haut, mais Morpheus est à ce titre encore plus exemplaire de ce phénomène. Désormais incarné par Yahya Abdul-Mateen II, en remplacement de Laurence Fishburne, le personnage apparaît donc différemment de l’image que nous avions gardée de lui (projeté à des multiples reprises sur des écrans à l’intérieur même de la diégèse), au point même d’être présenté au tout début du film comme un agent de la matrice. Sa révélation intérieure, déterminée par sa rencontre avec Bugs qui le reconnaît en tant que Morpheus, se double d’une autre révélation auprès du spectateur : Morpheus n’est désormais plus qu’un programme, sans aucun référent corporel dans le « monde réel ». La localisation du personnage est ainsi brouillée, épurée, réduite à sa fonction fondamentale : trouver l’Elu.

Autrement dit, Morpheus est Morpheus, précisément parce qu’il ne peut être personne d’autre. Cette version en est la quintessence, dans l’acceptation originellement alchimique du terme. D’ailleurs, l’évolution de ses états physiques (agent, programme, mentor, exomorphe) se double d’un changement de costumes, dont les couleurs correspondent chronologiquement aux différentes étapes du processus de transmutation alchimique de la matière : l’œuvre au Noir (mort, dissolution) ; l’oeuvre au Blanc (purification, lavage) ; l’oeuvre au Jaune (recombination, coagulation) ; l’oeuvre au Rouge (placé sous le signe du soleil, conclusion du Grand Oeuvre alchimique et de coïncidence avec soi-même). 

Dans Matrix Resurrections, Morpheus est ainsi habillé en agent (noir et blanc), avant de faire le deuil de cette fonction (mort, dissolution, lavage). Lorsqu’il apparaît pour la première fois à Neo, le personnage est alors habillé en jaune, et essaie de renouer avec sa fonction originelle de mentor de Neo (recombination). Puis dans le reste du film, le personnage arbore successivement une chemise rouge, un kimono rouge, ainsi qu’un costume magenta. Il a alors retrouvé sa fonction de mentor et d’adjuvant de la cause de Neo (coïncidence avec soi-même). La transmutation successive de son corps s’accompagne de celle de son esprit, correspondance relevée par le psychanalyste Jung comme une façon d’accomplir ce qu’il appelle le processus d’individuation du sujet, réunion de sa conscience (le monde « réel ») et de son inconscient (la matrice). Ceci explique, une nouvelle fois, son état intermédiaire d’exomorphe au mi-temps du film.

Le Morpheus de Yahya Abdul-Mateen II ne peut s’incarner autrement qu’au travers de ce processus, précisément parce que le Morpheus de Laurence Fishburne a été réduit au rang d’icône. Littéralement : une statue dans le temple de la nouvelle cité des humains, IO. En outre, lorsque Neo découvre le monument, le personnage de Niobe (désormais générale d’armée), lui explique que Morpheus était devenu après son départ membre éminent du Conseil, mais également aveuglé face au fait qu’une nouvelle guerre avec les machines pouvait advenir, Neo ayant accompli la prophétie. Le personnage était alors devenu comme sa future statue : figé dans le temps. 

C’est donc tout naturellement que sa nouvelle incarnation devait engager un nouveau cycle vers la pleine maîtrise de son être, en commençant au plus bas de l’échelle de l’incarnation : un agent de la matrice. N’oublions pas non plus que lorsqu’il apparaît pour la première fois à Neo, Morpheus sort… d’une cabine de toilettes. À l’image d’une bande dessinée de Caza, le chemin vers la connaissance de soi du personnage ne pouvait débuter autrement qu’au travers de la bauge de l’humanité, car c’est en s’extirpant de celle-ci que l’on peut s’émanciper et renaître de ses cendres.

Puits de Connaissance

La question de la connaissance de soi est ainsi étroitement liée à celle de la mémoire. En ce sens, la mythologie de Matrix Resurrections se rapproche étroitement de celle de certains pays nordiques, au travers du dieu Mímir.

Mímir est en effet un dieu lié à la connaissance, au sens qu’il porte en lui la mémoire du monde. D’ailleurs, plusieurs linguistes ont émis l’hypothèse que le nom « Mímir » serait à l’origine du terme vieil anglais « mimorian », qui donnera plus tard le mot « memory ». D’autres experts émettent aussi l’idée que le nom serait à rapprocher du norvégien « meima » (littéralement : « mesure »), et dériverait de l’indo-européen « mer- » (« mesurer), au sens de « celui qui mesure le destin ». Le dieu Mímir est indissociablement lié au mythe du puits de Mímir, dans lequel Odin a sacrifié l’un de ses yeux afin de devenir à son tour un dieu de la connaissance et de la mémoire.

Dès lors, il paraît plus évident que Sati, programme de l’aube et donc agent de la résurrection du monde, se projette dans le monde réel par l’intermédiaire d’un… puits. De même, c’est au travers de celui-ci qu’elle participe à la libération de Trinity, dont la condition sine qua non est justement la réappropriation de sa mémoire.

La forme circulaire du puits pourrait également faire écho un autre motif récurrent de Resurrections : le cercle, également chargé en significations d’un point de vue mythologique et spirituel.

O

« Tout ce qui a un début, a une fin ». Cet adage que prononçait l’Oracle dans Matrix Revolutions – illustré par les renaissances successives de l’Elu (« The One »), consacrait l’idée que la diégèse de la saga était marquée par une temporalité cyclique. Aussi, même si son emploi a pu être galvaudé par la mystique chrétienne (caractérisée par une temporalité linéaire), le terme « Resurrection » s’inscrit dans le prolongement logique de la mythologie Matrix, au sens où le cycle cosmogonique sur lequel se concluait le troisième volet amenait explicitement à l’idée d’un éternel recommencement.

Dans l’antiquité grecque et égyptienne, la temporalité cyclique était avant tout celle des êtres divins, dont la perfection était souvent symbolisée par un cercle. L’un des dérivés de ce symbole est l’Ouroboros, ce serpent ou dragon se mordant la queue, dont les premières occurrences remontent aux XVIe siècle avant J-C, dans l’ancienne Mésopotamie. Cycle d’évolution refermé sur lui-même, éternel retour, perfection céleste : voilà autant d’idées que cette image a pu incarner au cours des siècles, mais l’une d’entre elles a plus particulièrement retenu notre attention. En Egypte ancienne, l’ouroboros était en effet parfois représenté encerclant le soleil naissant, figurant ainsi l’astre du jour renaissant chaque matin. À ce titre, les égyptiens le considérait comme un symbole de rajeunissement, mais aussi et surtout, de résurrection.

Dès lors, ce n’est peut-être pas un hasard si le générique de début de Matrix Resurrections pénètre littéralement à l’intérieur d’un « 0 », se présentant ainsi à nous en se plaçant ostensiblement sous le signe du « recommencement ». Autre occurence pour le moins troublante de ce symbole, lors d’une séquence d’entrainement opposant Neo à Morpheus, où le dojo dans lequel va avoir lieu cet affrontement se situe entre deux ponts, similaires au Rakotzbrücke (surnommé « pont du diable »), dont le reflet dans l’eau crée une forme circulaire. Une scène similaire à la séquence d’entrainement du premier film, censé faire renaître les capacités martiales de Neo grâce aux actions Morpheus tout juste revenu de ses cendres informatiques : le symbole est bien à sa place. Enfin, comment passer à côté du nom de la nouvelle cité des hommes dans le « monde réel » – IO -, « I » étant l’expression fondamental du sujet, et « O » le symbole de son éternel recommencement.

On retrouvera ainsi ce signe tout le long du film, encore que son unicité pourrait dissoner avec l’usage crucial du pluriel « Resurrections » dans le titre. Or, le redoublement de ce cercle – soit le symbole « ∞ » – se retrouve également dans ce nouveau volet, au détour de quelques mèches de cheveux savamment sculptés sur la tempe du personnage de Lexy. L’éternel recommencement, littéralement incarné dans une « boucle ».

Jeux-vidéo

Le motif de la résurrection est ainsi au coeur des correspondances symboliques du film, mais est aussi diégétisé comme un élément faisant partie intégrante de la matrice. Dès lors, quoi de mieux que le medium du jeu-vidéo (familier des « boucles »), pour incarner cette autoréférencialité ?

Le dessein des agents et de l’Analyste (nouveau grand méchant de la saga) est en apparence assez simple : en diégétisant la mémoire de Neo comme un jeu-vidéo de sa propre création, ils l’empêchent de la considérer comme une forme de « réalité ». 

Peuvent dès lors se poser deux questions : la mémoire que nous avons d’une fiction fait-elle que cette même fiction fasse partie intégrante de nous-même ? Ou bien est-ce que la fictionalisation de notre mémoire fait que cette même mémoire ne nous appartient plus en retour ?

Ces deux questions sont en fait biaisées, car Matrix Resurrections pose une équivalence entre la fiction et la mémoire, au sens où, dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de percevoir les autres et de se percevoir soi-même. Comme nous l’avons vu plus haut avec Morpheus : ce dernier devient qui il est vraiment à partir du moment où un tiers le « reconnaît » (Bugs). En dépit des mécanismes de protection de la matrice, qui prennent soin de changer l’enveloppe corporelle de Neo afin de masquer aux autres sa véritable identité, la fonction fondamentale des personnages transcende les apparences, et est une nouvelle fois déterminée par la perception.

Cela implique aussi et surtout celle du spectateur, qui a cela en commun avec le joueur de jeu-vidéo de vouloir « contrôler » – consciemment ou non – les personnages auxquels il fait face. Le souvenir que nous avons de ces personnages détermine ainsi leur fonction, pour le meilleur comme pour le pire. Car à l’aube du cinéma des années 2010 et 2020, une large partie du public souhaite contrôler activement les personnages qu’ils aiment, les déterminant non pas par rapport à ce qu’ils sont, mais par rapport à ce qu’ils veulent d’eux. Littéralement : le désir de les retrouver « tels qu’ils sont », et la peur de les voir disparaître, transformés par le temps qui passe. Dans l’exposé pour le moins littéral de sa conception de la matrice, l’Analyste explique justement que les deux plus grandes stimulations électriques provoquées chez les humains branchés à la matrice sont liées à  la peur et le désir. Dès lors, autant leur donner ce qu’ils veulent, « comme des porcs vivant dans leur propre merde ».

On en revient alors à la distinction entre l’icône (pur simulacre évidé de sa substance sacrée), et la fonction fondamentale du personnage, le grand public de ces vingt dernières années se contentant souvent de la première au détriment de la seconde, quitte à sacrifier inconsciemment l’essence même des personnages qu’ils admirent. 

Une trahison, incarnée de façon exemplaire à l’écran par le personnage de Jude (contraction de « Juda »), prototype de fan vulgaire, superficiel, conservateur, et par conséquent, traitre à la cause qu’il prétend défendre. Ce n’est donc pas un hasard si l’on apprend plus tard dans le film que le personnage est un fait un agent caché de l’Analyste,  et plus largement, de la désacralisation de nos idoles. Autre fait notable : ce personnage est un consommateur devenu décisionnaire. Autrement dit, la critique qu’il porte en lui concerne aussi bien une partie du public que les producteurs ignares dominant Hollywood aujourd’hui.

D’où le fait que le personnage de Thomas Anderson soit appréhendé par ses collègues comme une pure icône au début du film : il est le créateur de la trilogie, et c’est la raison de sa présence dans le workspace où s’opère une session de brainstorming concernant un potentiel quatrième volet de la saga, produit par Warner Bros. (explicitement cité dans le film). À l’image des développeurs et autres communicants visibles à l’écran, Matrix Resurrections fonctionne alors volontairement comme une coquille vide, s’attardant avant tout sur le commentaire plutôt que sur l’essence, pour paradoxalement subvertir et critiquer cette logique de pur commentaire. Ce geste, radical, rappelle d’ailleurs celui de Neo à la fin de Revolutions, se laissant infecter par l’agent Smith pour accomplir un nouveau cycle cosmogonique issu de leur destruction mutuelle. Autrement dit : Resurrections se réapproprie et exacerbe jusqu’au dégoût les codes marketings prônés par les studios depuis une vingtaine d’années, pour en révéler l’essence illusoire, factice et aliénante.

Subversion

La littéralité et l’explicitation permanente des enjeux sont sans doutes les deux principales figures ayant le plus gangrené la fiction de ces dernières années. Réflexion de notre époque, Matrix Resurrections s’en fait ainsi l’écho, allant même jusqu’à pousser l’un de ses personnages (Bugs) à expliquer le sens de son nom, pour la première fois dans toute l’histoire de la saga. Mais là où elles alourdissaient considérablement le propos du précédent fait d’arme de Lana Wachowski (Sense8), elles trouvent ici un sens dialectique et subversif nouveau, presque antithétique de leur fonction première. En effet, la littéralité propre à la matrice est ce qui empêche paradoxalement Neo de comprendre ce qu’il est vraiment. Tout est tellement clair, aussi bien à une échelle intra-diégétique qu’extra-diégétique, que du coup, on n’y voit plus rien. Comm un trop-plein de « réel », rendant le premier acte du film aussi impérial que nauséeux.

Comme un symbole de cette pleine littéralisation du récit : ni Neo, ni Trinity ne portent de lunettes pendant la quasi intégralité du film. Or, les exégètes de la saga savent très bien que cette information implique que les personnages sont malgré eux ouverts aux bombardements de données qui les entourent. Plus leur rapport au monde est immédiat, plus il est biaisé. 

Lana Wachowski accompagne ce paradoxe jusqu’au bout dans le fond comme dans la forme de Matrix Resurrections, au première abord assez surprenante. Cette transformation est d’abord perceptible dans la lumière du film, qui consiste à embrasser la puissance de l’imprévu en jouant avec le soleil, dans le prolongement de la méthode que la réalisatrice a mise au point avec son chef opérateur John Toll sur Cloud Atlas puis Sense8. Quoi de mieux, en effet, que d’exprimer visuellement l’immédiateté inhérente à cette nouvelle matrice, qu’au travers de la captation sur le vif de la lumière du soleil ?

De même, en ce qui concerne les scènes d’action, l’absence du chorégraphe Yuen Woo-ping se fait immédiatement sentir, les plans léchés laissant la place à une captation au steadicam en longue focale, proche d’un style guérilla, moins lisible, plus nerveux. Encore une fois, le filmage est marqué du sceau de l’instant et de l’immédiat, sans pour autant renoncer à son approche de l’action en tant que signifiant dramatique. Remarquons en effet qu’au fur et à mesure que le film avance et que Thomas Anderson se souvient de qui il est, Neo (puis Trinity) réinvestit le centre de l’image, comme il le faisait déjà dans la fameuse séquence d’affrontement de la horde de Smith dans Matrix Reloaded.

Mais dans un cas comme dans l’autre, Wachowski se prévient d’octroyer à la matrice le monopole de la lumière et de l’action, transcendant son dispositif grâce au pouvoir de cette anomalie systémique dont elle ne cesse de parler depuis le début de sa carrière.

Amour

L’exposé de l’Analyste était très « clair » : c’est l’amour entre Neo et Trinity qui fournit le plus d’électricité aux machines. Un pouvoir tellement puissant que si l’on rapproche trop près leurs corps l’un de l’autre, une explosion d’énergie se produit. Dans la matrice, le début d’anamnèse mutuelle entre Neo et Trinity s’opère lorsqu’ils se serrent la main, dans un café, provoquant ainsi un effet de « déjà-vu ». L’équation est à nouveau perturbée, l’amour dépassant ces deux instincts primaires que sont la peur et le désir. Or, la fonction de Neo ayant toujours été d’incarner cette anomalie systématique, sa « résurrection » ne peut totalement advenir que si Trinity, à son tour, le reconnaît.

Le « Un » (« The One »), transcendant jusqu’alors la matrice en se plaçant en son centre, devient alors un duo (« ∞ »),  dont l’amour immuable est gage de vitalité et d’élévation. Cette dialectique s’opère visuellement dans le film par cette obsession morbide pour la chute : Thomas Anderson sautant d’un immeuble au début du film, des nuées de programmes se jetant à travers des fenêtres tels des obus afin d’arrêter la fuite de Neo et de Trinity, etc. Cette sidérante imagerie suicidaire est contrebalancée plus tard par l’élévation littérale de Trinity dans les airs, portant à bout de bras un Neo désormais incapable de voler de ses propres ailes. L’assignation des rôles et des fonctions des personnages se voit alors bousculée, l’amour des personnages constituant à nouveau cette troisième voie, condition de leur « libre-arbitre ».

Queer

Cette confusion des rôles entre les personnages participe enfin au rappel de la porosité métaphysique entre la matrice et le monde « réel », constatée dès la fin de Reloaded. Certes, le bleu reste la couleur de la matrice (pilules bleues, yeux bleus et costume bleu du nouvel agent Smith, lunettes et décorum bleu de l’Analyste), et le rouge celle du monde « réel » (pilule rouge, tenues de Morpheus), mais aucun des mondes n’a pourtant le monopole de la première ou de la seconde. 

Le personnage de Bugs, associé au monde réel, arbore pourtant des lunettes bleues ainsi qu’une chevelure bleue. De même, lorsque son équipage, en compagnie de Neo, retourne à IO, la nouvelle cité des hommes, une séquence troublante intervient : une amie de Niobe explique à l’Elu avoir réussi à développer des plantes à partir de leur code dans la matrice. Cette femme présente quelques traits communs avec l’oracle (habits de couleur verte, type afro-américain, coupe de cheveux), et surtout, rejoue littéralement la séquence de Reloaded où l’Oracle offre un bonbon (rouge) à ce dernier, en offrant une fraise (rouge) à Neo. Pourquoi avoir placé cette séquence là, ici, dans le monde réel ? Pourquoi créer cet écho à une scène qui, jusqu’alors, était associée à la matrice ? Précisément parce qu’il n’y a pas de différence entre les deux, et que les réminiscences du personnage de Neo (qui sont aussi celles du spectateur), passent désormais outre l’illusion d’une dissociation entre les deux mondes. C’est aussi la raison pour laquelle, dans ce nouvel opus, certaines machines ont rejoint le camp des humains.

De fait, de moins en moins d’interfaces les séparent. La plus emblématique était jusqu’alors les téléphones portables qu’utilisaient les personnages pour communiquer avec leur opérateur. Désormais, ce dernier intervient directement dans la matrice, par une phénomène de projection. De même, à la fin du film, lorsque l’Analyste comprend que les rebelles sont en train d’emporter le corps de Trinity, il ordonne aux sentinelles de les rattraper en s’adressant tout simplement face caméra.

On repense alors au principe d’immédiateté évoqué plus haut, génialement subverti par Lana Wachowski en un principe d’imprévisibilité. Les fonctions sont redistribuées, les personnages réinventés, et dès lors, libérés de leur condition d’icône savamment entretenue par les machines. Nous avons parlé du duo Neo/Trinity, mais impossible de ne pas évoquer le nouvel agent Smith, qui délesté de sa némésis (Neo n’est plus le même), devient paradoxalement son allié provisoire, contre l’Analyste cherchant à le contrôler.

Matrix Resurrections est ainsi le prolongement subversif et destructreur de tout ce qui constitue la mythologie Matrix ; une critique de la critique formulée par la première trilogie, prête à renoncer à tout au nom du crépuscule forcé des idoles qui étaient les nôtres. On regrettera néanmoins que ce projet, ambitieux dans son fond, n’ait pu s’incarner dans une forme digne de ce nom, refusant en effet de retourner à cette autre Source dont le cinéma oublie de plus en plus le code : le langage du cinéma lui-même.

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