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Critique – Last Night in Soho (Edgar Wright, 2021)

Le critique de cinéma Serge Daney disait qu’il existait certains films dont on pouvait être sûr qu’ils étaient « à l’heure », au sens où ils incarnaient l’air du temps mieux qu’aucun autre de leurs contemporains. 

À l’heure où le cinéma de masse, figé et conservateur, écrase l’industrie hollywoodienne de son aliénante domination, la question de la nature des films que nous pourrions considérer comme étant « à l’heure » se pose aujourd’hui de façon paradoxale : au fond, notre époque ne peut-elle être appréhendée de façon claire et limpide qu’au travers de ces films médiocres que le grand public hisse au sommet du box-office mondial ? 

Une hypothèse légitime et néanmoins injuste, tant elle occulte la somme d’exceptions ayant surgi dans les interstices de ces dix dernières années, pour nous rappeler ce qu’est originellement le cinéma : un art mouvant et innovant, qui du fait de ses racines populaires, porte en lui – dans son fond comme dans sa forme – un message éminemment émancipateur. Last Night in Soho, le nouveau film d’Edgar Wright, fait indiscutablement partie de cette catégorie.

Nostalgie

Prequelles, remakes, reboots, spin-off : les années 2010 et 2020 ont jusqu’à présent été inondées de produits nostalgiques pour la plupart abscons, simulacres d’une époque – souvent les années 80 – qu’une large partie du public d’aujourd’hui n’a même pas connue. Derrière les bonnes apparences d’un produit familial, avenant et « fun », se cache ainsi une violence, aussi terrifiée que terrifiante, qui n’a d’autre but que de nous empêcher de nous confronter à la réalité, et par conséquent, d’aller de l’avant en créant de nouvelles choses. Cette figure – celle du monde renversé ou de la réalité cachée – est l’une des marques incontournables du cinéma d’horreur, ainsi qu’un motif récurrent dans l’oeuvre d’Edgar Wright, de la secte rurale d’Hot Fuzz aux body snatchers du Dernier Pub avant la fin du monde.

Ce principe est également incarné par les personnages que met en scène le cinéaste,  des individus « figés » refusant un temps de voir cette réalité cachée, et par là même, d’évoluer en se confrontant à elle. C’est le cas de Shaun et de sa vie sentimentale au début de Shaun of the Dead ; de Scott et de sa relation avec Ramona dans Scott Pilgrim ; de Gary King et de son incapacité à murir dans Le Dernier Pub ; de Baby et des implications néfastes de son activité de go fast au début de Baby Driver.

Last Night in Soho surgit alors comme une évidence, aussi bien dans la filmographie de Wright que dans ce champ de ruines qu’est le cinéma populaire des années 2020. Le film raconte en effet l’histoire d’Eloise (Thomasin McKenzie), une jeune étudiante quittant sa campagne pour gagner Londres et réaliser son rêve : devenir grande couturière de mode. Obsédée par les années 60, elle s’y retrouve mystérieusement propulsée lors de son sommeil, où elle fait la rencontre de Sandie (Anya Taylor-Joy), une jeune chanteuse en devenir dans le quartier de Soho. Petit à petit, les rêves de l’une et de l’autre vont se transformer en cauchemars, au point de perdre la jeune étudiante dans les méandres d’une époque se révélant bien moins reluisante qu’elle ne le pensait.

Le culte aveugle du passé comme sujet d’un film d’horreur ? Voilà donc une réponse intrigante au public de notre époque, ainsi qu’une fascinante confrontation du cinéaste à ses propres fantômes.

Remède

Afin de donner une cohérence ou un semblant d’ordre au chaos du monde qui nous entoure, Edgar Wright propose avec Last Night in Soho de réinvestir les composantes musicales, pour ne pas dire symphoniques, du langage cinématographique. Cette démarche, déjà incarnée de façon flamboyante dans Baby Driver, inscrit à nouveau son cinéma dans la continuité de celui de George Miller, également caractérisé par une prime donnée à l’image, à sa correspondance rythmique avec le son, la musique, et surtout, les émotions des personnages.

Enfin, dans la plus pure tradition mythologique, les personnages de Wright et de Miller ont cet autre point commun de se réaliser uniquement dans l’action. Véritable moteur de dramaturgie (au sens propre lorsqu’on pense à Baby Driver ou à Fury Road), l’action n’a en effet d’autre sens que de révéler ses protagonistes à eux-mêmes, de mettre en exergue leurs interactions ainsi que leur évolution. Ceci explique notamment la présence en plateau de la chorégraphe et « movement director » Jennifer White sur l’ensemble du tournage de Last Night in Soho, gage de la maîtrise technique absolue du film, indiscutablement le plus virtuose de son auteur. 

Les spectateurs retiendront probablement de nombreuses séquences d’anthologie, notamment cette fameuse première scène de danse entre Matt Smith, Anya Taylor-Joy et Thomasin McKenzie, d’autant plus impressionnante qu’elle a été entièrement réalisée en plateau. À ce titre, et en dépit des nombreux effets spéciaux du films, le mouvement de caméra est érigé comme le centre névralgique de ce nouveau manifeste cinématographique, au sens où il est systématiquement utilisé comme source du fantastique. Le travelling ou le panoramique assurent ainsi le passage du rêve à la réalité, du passé au présent, d’Eloise à Sandie, le tout orchestré en une série d’effets miroirs (au sens propre comme au figuré), terrassants de précision et de complexité.

Dans le prolongement de son précédent film, Edgar Wright accorde également beaucoup d’importance au traitement de la couleur. Déjà palpable sur les différentes affiches du film, l’opposition entre le bleu (associé à Eloise et au monde moderne) et le rouge (associé à Sandie et au Soho des années 60) se répercute et se réinvente dans la moindre composante esthétique de Last Night in Soho. Par exemple, Eloise investit pour la première fois le passé en ayant le visage baigné dans la lumière d’un néon rouge éclairant la fenêtre de sa chambre. La voilà ensuite plongée dans un décor aux dominantes rouges et or,  hypnotisée par la grâce du personnage de Sandie, qui porte une robe… rouge. 

Mais à mesure que le passé se révèle pour ce qu’il est vraiment, cette couleur troque le glamour, auquel elle était jusqu’alors associée, contre l’horreur pure, celle du rouge sang. Le quartier de Soho devient alors le parangon de cette figure du monde renversé qui obsède le cinéaste depuis le début de sa carrière, ne cessant d’interroger cette béance passionnante entre ce qui apparaît et ce qui est.

Vibrations

Edgar Wright est d’autant plus investi dans ce questionnement du passé idéalisé qu’il est lui-même, de son propre aveu, en proie à une certaine forme de nostalgie fétichiste. Aussi est-il conscient que l’image du passé se réverbérant dans notre présent n’est qu’un ersatz d’une réalité infiniment plus complexe, qui en tant que pur simulacre, peut nous empêcher de nous accomplir (souvenons-nous encore une fois du personnage de Gary King dans Le Dernier Pub). C’est le sens du personnage d’Eloise dans Last Night in Soho, qui doit comprendre qu’embrasser pleinement les fantômes d’une époque qui n’est pas la sienne ne mène à rien d’autre qu’à une pure aliénation. Les vibrations les plus stimulantes sont ainsi celles du présent, et l’agent nous permettant de nous (re)connecter à elles, selon Edgar Wright, c’est bien évidemment le langage cinématographique lui-même.

En ce sens, Last Night in Soho est un remède à la gangrène nostalgique ambiante, qui rappelle le spectateur à lui-même en lui remémorant cette essence musicale, symphonique et initiatique du cinéma que l’on tend trop souvent à oublier. Il était temps.

Sortie le 27 octobre 2021, Réalisé par Edgar Wright, avec Thomasin McKenzie, Anya Taylor-Joy, Matt Smith, Diana Rigg.

Note : 4.5 sur 5.

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