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Critique – Mourir peut attendre (C. J. Fukunaga, 2021)

Cinquante-neuf ans après sa première apparition au cinéma, la figure de James Bond fait-elle toujours sens ? Une question épineuse à laquelle il serait présomptueux de répondre de manière tranchée, et sur laquelle Michael G. Wilson et Barbara Broccoli (producteurs depuis GoldenEye en 1995) continuent de s’arracher les cheveux. D’où la tournure étrange de l’ère Daniel Craig, oscillant tour-à-tour entre la relecture « réaliste » du mythe (Casino Royale) et l’actioner racé à la Jason Bourne (Quantum of Solace), entre une mélancolie à la fois grandiose et épurée (Skyfall) et un révisionnisme stérile et hors-sujet (Spectre).

Dernier volet avant un nouveau changement d’acteur, Mourir peut attendre a pour mission de raccrocher tous les wagons au sein d’une fin cohérente. Une stratégie intenable qui fragilise le film, pourtant sauvé du naufrage par une mise en scène soignée et une intensité émotionnelle nouvelle.

Mission impossible

De tous les scénarios accouchés depuis l’arrivée de Craig, celui de Mourir peut attendre remporte sans effort la palme du plus lourd. Conséquence d’une ambition sérielle dépourvue de cohérence et d’anticipation, le film doit tout à la fois apporter une conclusion digne de ce nom à l’arc narratif du sixième Bond, réparer les béances énormes laissées par le volet précédent et développer sa propre intrigue. En résulte un authentique film malade, étiré à l’extrême, bavard et boursouflé, dont les pointes d’humour aiguisées (sûrement l’œuvre de la scénariste Phoebe Waller-Bridge, appelée en dernier recours) se noient dans des tunnels de dialogues indigestes.

Le film se voit ainsi forcé de jouer sur deux tonalités différentes et souvent incompatibles, passant de la brutalité caractéristique de l’ère Craig à la frivolité spectaculaire des films du siècle dernier. Le méchant Safin (Rami Malek, toujours aux bords du surjeu) incarne presque à lui tout seul cette crise identitaire : son apparence épurée et le traitement sérieux de sa psychose (dans la lignée du Joker de Nolan) se heurtent à l’absurdité quasi-nanardesque de son plan de destruction globale.

Sacrilège

Pourtant, et malgré ces handicaps, on ne peut nier le plaisir purement cinégénique procuré par Mourir peut attendre. Nettement plus inspiré que Sam Mendes, Cary Joji Fukunaga redonne à la franchise un souffle nouveau, une fraîcheur savoureuse qui s’incarne dans une multitude de décors, de couleurs et d’atmosphères renouant avec l’exotisme originel de l’univers. À l’aise aussi bien dans la contemplation (une scène d’ouverture horrifique et planante) que dans le grand-spectacle (la course-poursuite en Aston Martin qui lui succède), le réalisateur confirme un talent de metteur en scène précieux. Inventives dans leur dramaturgie, limpides dans leur découpage, les nombreuses scènes d’action comptent parmi les plus impressionnantes de toute la saga, plaçant le film bien au-dessus du tout-venant de l’entertainment actuel.

Enfin, et c’est là que réside sa surprise : Mourir peut attendre explore, avec bien plus de cran et de conviction que son prédécesseur, un territoire inconnu pour l’agent 007. Peinant à relancer la machine après l’apothéose Skyfall, Spectre n’assumait que partiellement le retour de l’imaginaire bondien classique (repaires secrets et autres gadgets délirants). En résultait un film irrémédiablement frustrant, trop cartoon pour convaincre les fans du Bond moderne, trop sage pour satisfaire les puristes nostalgiques. Mourir peut attendre, lui, assume tous ses choix jusqu’au bout, même les plus radicaux, quitte à trahir ouvertement les caractéristiques essentielles de Bond. Débarrassé au fil des films de sa carapace virile, l’espion embrasse pleinement sa dimension sentimentale et romantique. Jusque-là condition sine qua non, le principe de « variations au sein du même » vole en éclats. Une révolution impensable sans la rigueur de Daniel Craig, dont le jeu saisit à merveille toutes ces nouvelles nuances, sans jamais perdre de vue l’élégance et le style intrinsèques à son personnage.

à défaut de faire oublier les nombreuses tares du long-métrage, sa conclusion vient toucher du doigt un certain vertige émotionnel, inédit et saisissant. Un geste audacieux qui achève de faire de ce Bond-ci une étape charnière dans la mythologie créée par Ian Fleming.

Note : 3 sur 5.

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