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Critique – Dune (Denis Villeneuve, 2021)

Pour cerner l’ampleur de l’échec de Dune, il faut revenir à sa source : le roman culte de Frank Herbert, sorti en 1965. à travers le parcours de Paul Atréides, jeune aristocrate appelé à devenir leader d’une rébellion populaire (parcours calqué sur le monomythe de Joseph Campbell), Herbert tressait tout un réseau de signes et de paraboles – l’exploitation abusive des ressources naturelles, le pouvoir de la religion, la montée du fascisme, le transhumanisme – pour renvoyer le lecteur aux problématiques de son temps, passé, présent ou futur. En parallèle de cette intrigue épique, centrée sur la guerre et la politique, le roman explorait l’intériorité profonde de Paul, figure messianique malgré lui. Par le biais de « l’épice », minerai très convoité dans l’univers de Dune et métaphore évidente du LSD, Paul et le lecteur faisaient l’expérience d’une nouvelle spiritualité, d’une ouverture de leur conscience vers le monde qui les entoure.

Un ancrage émotionnel essentiel à la culture populaire, d’où l’impact considérable du livre sur le cinéma de science-fiction. Sans compter l’adaptation controversée de David Lynch en 1984, Dune aura marqué de son empreinte les productions hollywoodiennes des années 70-80, de Star Wars à Total Recall sans oublier Alien – Ridley Scott reprenant à son compte l’équipe artistique de l’adaptation avortée de Jodorowsky.

Un rapport à l’affect dont le film de Villeneuve se déleste complètement, laissant le spectateur sur une impression très frustrante : celle d’avoir vu se déployer sous ses yeux un univers d’une richesse vertigineuse et insondable, sans pourtant jamais y trouver sa place, faute d’une proximité entre lui et les personnages.

Apathie

Parti-pris de cinéaste ou décision de producteur ? Difficile de trancher, mais il faut bien reconnaître que le scénario de Dune (ou plutôt « Dune : Part One », comme l’annonce l’écran-titre) constitue sa première faiblesse. Malgré une structure en diptyque et une durée excessive, le film s’enferme en permanence dans une série de tunnels d’expositions rébarbatives, sans jamais, paradoxalement, développer son histoire. En l’état, Dune tient plus d’un pilote de série TV étiré à l’extrême que d’un film de cinéma.

Une impossibilité narrative qui aurait pu passer au second plan si Villeneuve avait su épouser le relief émotionnel du film et de ses personnages. à l’image de Paul (campé par un Timothée Chalamet en sous-régime), le film s’avère dès le départ plombé par une atmosphère funeste, un esprit de sérieux censé mettre en avant la dimension tragique du récit, mais qui annihile, in fine, tout sentiment de dépaysement. Aux couleurs vives et autres costumes excentriques du film de Lynch s’opposent une imagerie martiale pompière et une palette de couleurs désespérément fade. Denis Villeneuve confirme ici l’une des critiques régulièrement assénées à son travail : celle de confondre épure et aseptisation, appliquant toujours le même filtre austère aux univers auxquels il s’attaque, sans jamais en saisir les nuances et les particularités.

Camouflage

Ne reste alors plus que le talent de composition formelle du réalisateur et de son chef-opérateur, Greig Fraser (Zero Dark Thirty, Foxcatcher, Rogue One), pour limiter les dégâts. Mais il faut croire que le sort s’acharne, puisque même sur un simple plan visuel, Dune apparaît comme plus fragile et maladroit que ses précédents long-métrages. En témoigne la scène du « hunter seeker » (un petit insecte biomécanique doté d’un dard empoisonné), qui met autant en lumière la faiblesse de la forme qu’un mauvais travail d’adaptation. Grandement limité par la chorégraphie de la scène – si Paul bouge ne serait-ce qu’un peu, l’insecte va le tuer –, Villeneuve se retrouve coincé dans un champ-contrechamp basique, qu’il tente de dissimuler tant bien que mal en variant les axes et les valeurs de plan. Plutôt que de vainement maquiller le vide de la séquence, peut-être aurait-il dû songer à en modifier les enjeux, quitte à trahir le livre d’origine.

Une méthode de camouflage que Villeneuve utilisera souvent, multipliant les plans gigantesques pour faire oublier une cruelle absence de péripéties. Même la musique de Zimmer, définitivement passé du côté du sound design, ne sauve pas les meubles, la faute à une orchestration pataude qui peine à combler les lacunes de la mise en scène. En définitive, le seul intérêt de Dune réside, ironiquement, dans l’envie qu’il suscite chez son spectateur : celle de se (re)plonger dans l’univers de Frank Herbert, pour y trouver ce que Villeneuve est incapable de retranscrire.

Sortie le 16 septembre 2021, de Denis Villeneuve, avec Timothée Chalamet, Oscar Isaac, Rebecca Ferguson, Zendaya

Note : 1.5 sur 5.

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