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Critique – Inexorable (Fabrice Du Welz, 2022)

– Ça veut dire quoi “inexorablement” ?

– Ça vient d’“inexorable”. C’est un truc qui doit se passer, quelque chose de fatal…

Adoration (Fabrice Du Welz, 2019)

Révélation

Au détour de ce bref échange juvénile, la Gloria d’Adoration annonçait déjà telle une pythie le spectre de sa prochaine incarnation, sans pitié, intraitable, apocalyptique, Inexorable.

En remerciant John Stahl et Gene Tierney dans son générique de fin – respectivement réalisateur et actrice principale du sublime Péché Mortel -, Fabrice Du Welz rattache en effet son incontournable ange de mort à un archétype de cinéma profondément subversif : l’annonciatrice d’apocalypse. Déjà vue chez Claude Chabrol ou chez Hideo Gosha, cette figure féminine se caractérise toujours par son incursion dans un milieu refermé sur lui-même, qu’elle fait imploser en contaminant ses membres de sa propre passion dévorante, ou bien en les confrontant à ce qu’ils sont réellement.

Que ce soit dans Calvaire, Alleluia ou Adoration, « Gloria » révélait déjà aux hommes la bestialité, la passion et la veulerie qui les consumaient au plus profond d’eux-mêmes, les exacerbant jusqu’au point de leur faire perdre la raison. Dans Inexorable, notamment grâce à la prestation habitée d’Alba Gaïa Bellugi, ce personnage trouve son expression la plus spectrale, parce qu’animé d’un dessein précis qui l’empêche de succomber à ses propres pulsions – du moins jusqu’à un certain point.

Face à elle, le couple Bellmer s’effrite et se délite petit à petit, confronté à ses mensonges et à sa propre hypocrisie. Déjà sublime dans Adoration, Benoît Poelvoorde trouve ici l’un de ses plus grands rôles, Du Welz contenant très intelligemment son tempérament bouillonnant afin que son empêchement corresponde avec celui du personnage qu’il interprète. Dirigé, bridé (dans le bon sens du terme), l’acteur l’est tout autant que Marcel Bellmer, tant et si bien que le moindre détail de sa prestation vient apporter sa pierre à un incroyable nuancier de complexités.

Rupture

Animé par un désir constant de se remettre en question, le cinéaste choisit là encore de construire son film en rupture par rapport au précédent. Là où Adoration se caractérisait par un dispositif plus spontané et (volontairement) plus fragile, Inexorable se différencie par la précision de ses mouvements de caméra, ainsi que par sa captation limpide du château dans lequel les personnages vivent et s’affrontent. 

Le film lorgne d’ailleurs explicitement du côté du genre gothique, qui se caractérise justement par la correspondance entre les émotions des personnages et l’environnement dans lequel ils évoluent. C’est la raison pour laquelle les membres de la famille Bellmer sont très souvent captés en plan large, écrasés dans le cadre par le décor qui les entoure. Cela vaut également pour la façon dont la caméra se déplace autour de ses sujets, se retrouvant plusieurs fois en plongée au-dessus d’eux afin d’exprimer par la seule mise en scène la petitesse de leurs mensonges, ainsi que l’inexorabilité de leur destin.

Couleurs

Fort de sa précieuse collaboration avec le chef opérateur Manuel Dacosse, Du Welz se permet aussi d’utiliser une nouvelle fois la lumière à des fins symboliques (pour ne pas dire alchimiques), cela en justifiant à chaque fois ses sources. Comme dans Alleluia et Adoration, le rouge ressurgit dans Inexorable aux moments où les personnages sont exaspérés par leurs tourments profonds, mais naît toujours de leur environnement (feux arrières d’une voiture, crépuscule, feu de cheminée). Dès lors, sans jamais franchir le seuil du fantastique, le cinéaste imprègne le prosaïsme de son récit d’un onirisme latent, qui sied parfaitement à ses soubassements gothiques. Son traitement inédit de la couleur blanche (un chien, une robe, un couloir, un rideau, un rayon de lumière) participe également à la création de ce voile onirique. Le blanc appelant le blanc, son association au personnage de Gloria permet d’exprimer par sa seule continuité l’inexorabilité quasiment fantastique de son plan destructeur.

Cette correspondance systématique entre le fond et la forme est une des grandes forces du cinéma de Fabrice Du Welz, et celle-ci n’aura jamais été aussi rigoureusement pensée que dans Inexorable. À ce titre, il est bon de mentionner le renfort précieux de la co-scénariste Joséphine Darcy-Hopkins, qui concerne aussi bien la dramaturgie même du film que la caractérisation du personnage de Gloria. Du propre aveu du réalisateur, ce souci inédit de la maîtrise formelle et narrative différencie Inexorable de ses précédents films, en même temps qu’il le place comme la conclusion flamboyante d’un cycle de cinéma pensé jusqu’alors comme plus instinctif et expérimental.

En ce sens, Inexorable est un grand film de fantômes ; la somme d’obsessions, d’archétypes et d’embrasements symboliques qui peuplaient déjà le cinéma de Fabrice Du Welz depuis ses débuts, et qui trouvent dans ce film-ci une conclusion aussi brillante que ténébreuse.

Sortie le 26 janvier 2022. Réalisé par Fabrice Du Welz, avec Benoît Poelvoorde, Mélanie Doutey, Alba Gaïa Bellugi, Jackie Berroyer.

Note : 4 sur 5.

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