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L’Amérique de 24 Heures Chrono

Sous les gravats, l’Amérique

Il y a vingt ans jour pour jour, deux avions percutaient les tours jumelles du World Trade Center de New York, défigurant d’un seul coup la skyline la plus célèbre du monde et le visage de l’Amérique. Une tragédie qui aura tôt fait de galvaniser les conservateurs et signera la fin précoce de la contre-culture des années 901. En subissant l’attentat terroriste le plus meurtrier de l’histoire à l’intérieur même de leur frontière, les États-Unis perdaient en quelques heures leur superpuissance illusoire. Après un temps passé à le contourner, le cinéma hollywoodien a fini par évoquer le drame et son souvenir douloureux tout au long de la décennie suivante – tantôt frontalement (La 25ème Heure, World Trade Center, Vol 93), tantôt par le biais de la métaphore (La Guerre des Mondes, Cloverfield). Pourtant, et même si le grand écran jouera un rôle considérable dans le deuil national (jusqu’à mettre en scène Iron Man déjouant symboliquement la catastrophe dans Avengers), c’est dans la petite lucarne que le 11 septembre a laissé l’empreinte la plus profonde.

Tournée juste avant les attentats (la première diffusion sera d’ailleurs décalée de octobre à novembre 2001, le temps de retirer certaines scènes trop évocatrices), 24 Heures Chrono est née de l’esprit de Joel Surnow, à qui vient un jour l’idée d’une série se déroulant en temps réel, soit 24 épisodes pour 24 heures. D’abord persuadé qu’une telle idée n’a pas d’avenir, le scénariste Robert Cochran se laisse finalement convaincre et devient son co-showrunner. Conscients de l’artificialité d’un tel procédé, les deux comparses ont alors l’idée de placer au cœur de l’intrigue une crise terroriste majeure, justifiant ainsi l’absence de temps morts dramaturgiques. C’est précisément ce qui fera du show un incontournable de la TV américaine des années 2000.

Car 24 Heures Chrono n’a pas seulement imposé de nouveaux standards narratifs, ni même anticipé les nouvelles technologies de communication ou préfigurer le binge watching – c’est la première série à connaître une diffusion quotidienne, à partir de la saison 4. Elle a surtout été le prophète puis le témoin lucide de la détresse paranoïaque d’une nation à la recherche d’un ennemi invisible.

Maelström

La série suit le quotidien mouvementé de Jack Bauer (Kiefer Sutherland, impérial), membre actif de la Counter Terrorist Unit, ou CTU. La première saison le place d’emblée dans une situation explosive : un groupuscule envisage d’attenter à la vie de David Palmer, candidat afro-américain à la primaire démocrate et déjà favori de l’élection. Une première saison particulièrement frappante tant elle semble déjà explorer, en sous-texte, la cicatrice laissée par un attentat qui, rappelons-le, n’a pas encore eu lieu au moment de l’écriture. En jouant sur l’écho d’un choc fondateur (l’assassinat de JFK à Dallas), la série dessine déjà les contours du futur de l’Amérique. Un futur confus et vertigineux qui se dévoile, en premier lieu, au travers d’une écriture implacable. Refusant tout manichéisme, les deux auteurs tissent une gigantesque toile d’araignée où les antagonismes se croisent sans cesse. Chaque personnage est potentiellement réversible et les apparences se révèlent quasi-systématiquement trompeuses – une sympathique analyste est en réalité une traîtresse, tandis qu’un agent irascible et sadique se révèle doté d’un certain sens de l’honneur, etc. Loin de l’auto-glorification hollywoodienne du siècle dernier, la série met en scène une galaxie de personnages faillibles, en proie au doute et à la peur, dont l’intuition peut se révéler payante comme elle peut les enfermer dans une impasse.

Il devient dès lors difficile pour le spectateur de démêler seul les intrigues nébuleuses dans lesquelles la série va l’immerger. Une immersion redoublée par la narration en temps réel, faisant de chaque saison un inarrêtable contre-la-montre, à l’issue potentiellement cataclysmique. Il faut, à cet égard, noter l’importance cruciale du célèbre décompte en chiffres jaunes qui ponctue chaque épisode et encadre les coupures pub, chacune marquant l’un des rares temps de pause du récit.

La narration en temps réel, une révolution qui s’incarne dans le décompte, emblème incontournable de la série.

Dès la saison 2, la première écrite après les attentats, la série fait le choix courageux d’en régurgiter le traumatisme. Usant de la parabole pour évoquer la catastrophe (ici une bombe atomique, là un virus mortel) et investissant les hautes sphères politiques en faisant de Palmer le premier Président noir du pays, la série capture enfin pleinement la panique généralisée qui gagne les états-Unis. Une panique à laquelle s’ajoute d’innombrables jeux de pouvoirs politiques, entre manipulations, trahisons de la Constitution et tentatives de putschs. La série fait d’ailleurs de la vice-présidence un authentique contre-pouvoir, à même de déstabiliser le gouvernement de l’intérieur. De là à y voir une allusion directe à la présidence Bush et son très influent n° 2 Dick Cheney, il n’y a qu’un pas…

Omniscience

à plus d’un titre, 24 Heures Chrono a tracé les contours de la « surveillance globale » telle que dénoncée par Edward Snowden en 2013. Face à la menace d’un genre nouveau que représente ses adversaires et poussée à la méfiance systématique par des fonctionnaires corrompus ou irresponsables, la CTU fait usage d’un éventail technologique gigantesque pour se raccrocher aux faits. La mise en scène de la série en retranscrit toute l’ampleur, en multipliant les inserts sur les pièces à conviction, composants électroniques et autres écrans d’ordinateurs où s’affichent en pagaille des programmes, images-satellites et autres fragments de data qu’il faudra longuement décrypter.

Digérant difficilement l’aveuglement qui a permis au 11 septembre de se produire, l’Amérique est en quête d’une omniscience tactique absolue. Une volonté qui prend corps à l’écran par l’utilisation régulière du split-screen. Un dispositif qui permet de réunir plusieurs espaces à la fois, donnant un corps visuel aux conversations téléphoniques qui relient les personnages pour passer avec aisance d’une ligne narrative à l’autre. Surtout, ce procédé réunit ironiquement les soldats du « Bien » et ceux de « l’Axe du Mal », chaque camp employant les mêmes outils pour détruire l’autre.

Le split-screen capture brillamment les flux de notre monde moderne. Au centre, l’implacable décompte, encore et toujours.

Une overdose technologique que la série oppose violemment au retour d’une barbarie primitive. Au cours de son enquête musclée, Bauer sera ainsi contraint d’extorquer des informations à des témoins récalcitrants, souvent par le biais de la force et en contournant les lois. La série se permet donc d’aborder frontalement la torture, déjà à l’œuvre dans les prisons américaines à l’époque, mais plus ou moins maintenue sous le sceau du secret. Une torture qui s’opère aussi chez l’ennemi (nouvel effet miroir), à ceci près que celui-ci en assume la cruauté sanguinaire. Là où les terroristes utilisent nombre d’ustensiles d’un autre âge, l’Amérique se voile la face derrière un matériel « médical » hygiéniste, incapable d’assumer la réelle nature de ses actes. Tous les moyens sont bons pour retrouver ce qui a été perdu dans l’effondrement des tours, si tant est qu’il reste quelque chose à retrouver.

Fantômes

Ce que 24 Heures Chrono raconte, c’est ce que le Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow entérinera en 2013. Le pays que Jack Bauer se démène à sauver des flots a déjà sombré il y a longtemps. Preuve en est, la série fait sciemment disparaître de son cadre deux des plus grandes composantes de l’Amérique : le peuple et le territoire. Le premier est toujours relégué en fond de plan, sous forme de mouvements de foules et de silhouettes indéfinies. Le deuxième, lui, est toujours réduit à une seule zone urbaine. Théâtre de l’action pendant les six premières journées, Los Angeles est devenue l’un des emblèmes de la série. Elle y apparaît plus que jamais comme une ville-monstre, parfaitement plane, interminable et labyrinthique. Un territoire dépourvu de vie sauvage sur lequel l’Homme, paradoxalement, n’a plus d’emprise et dont on peine à ressentir l’existence concrète. En témoigne la brièveté aberrante des trajets, seule entorse réellement palpable au temps continu.

Un rapport conflictuel à l’espace qui régit, à moindre échelle, l’architecture des nombreux bâtiments que la série explore. Même après plusieurs saisons passées à les visiter, difficile de se repérer au sein du Q.G. de la CTU ou des nombreux bunkers et autres planques de fortune. Enfilades de couloirs et de pièces exiguës, les intérieurs achèvent de faire du décor de la série un « inframonde » qui confine à l’abstraction, coupé de l’extérieur, dans lequel Bauer évolue comme un spectre, filmé en caméra portée et prisonnier d’une surabondance de gros plans.

Endurant de plus en plus de souffrances au fil des saisons, le personnage de Jack se pare vite d’une dimension masochiste, voire sacrificielle. En donnant un corps et un visage à une douleur collective, Jack Bauer devient une pure allégorie, achevant de tracer la parentalité entre 24 Heures Chrono et Zero Dark Thirty. En témoigne l’épilogue de la troisième saison : après avoir, une fois de plus, traversé l’enfer et sauvé in extremis son pays de la destruction, Jack Bauer se réfugie dans sa voiture. Soudainement, le voilà pris de sanglots irrépressibles et le visage de Kiefer Sutherland passe de la détermination robotique à l’insécurité la plus enfantine. Des larmes qui en évoquent d’autres, celles de Maya, l’héroïne de Bigelow (Jessica Chastain), assise à l’arrière d’un avion militaire après avoir achevé l’opération d’une vie : la traque et l’assassinat d’Oussama ben Laden.

Mais bien que semblant suivre un même chemin, les deux séquences dévient dans leur dénouement. Une voix au bout d’un talkie-walkie met un terme aux pleurs de Jack et le sauve de justesse de l’abysse. Maya, en revanche, ne trouve pas d’échappatoire à sa détresse et la question faussement anodine du pilote (« where do you want to go ? ») n’obtiendra jamais de réponse.

Jack et Maya sont comme les deux faces d’un même penny, deux métaphores drapées des couleurs de l’Amérique. Des couleurs que l’on retrouve d’ailleurs dans le dernier plan du film, le filet sur lequel Maya s’appuie rappelant les bandes de la Bannière Etoilée. Un drapeau dans lequel se fondait déjà le visage de Jack sur les affiches promotionnelles de la saison 6 (cf. image en tête).

Après des années passées à traquer ses clones fictionnels dans 24 Heures Chrono, c’est donc sa véritable Némésis que l’Amérique abat enfin dans Zero Dark Thirty. Tout ça pour se rendre compte, apeurée, qu’elle n’a plus d’horizon vers lequel courir2.

Diffusé entre 2001 et 2014 sur Fox, créé par Joel Surnow et Robert Cochran, avec Kiefer Sutherland, Mary Lynn Rajskub, Dennis Haysbert

1Sympathy for the teen spirit : le manifeste des années 90, Pacôme Thiellement – Arte.tv, 2014

2En complément, l’excellente analyse de Zero Dark Thirty par Jérôme MomcilovicChronicart, 2013.

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