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Critique – Chasseurs de Trolls : Le Réveil des Titans (Andrew L. Schmidt, Johane Matte, Francisco Ruiz Velasco, 2021)

Don’t Think, Become…

Ainsi s’achève la saga des Contes d’Arcadia. Cinq ans, trois séries et quatre-vingt-huit épisodes plus tard, ce projet fou imaginé par Guillermo del Toro s’offre avec Le Réveil des Titans une conclusion épique, dont le monumentalisme ferait pâlir les quelques blockbusters hollywoodiens sortis cette année. En effet, Jimmy Dulac, en compagnie de ses amis trolls, magiciens et aliens, va devoir déjouer une dernière fois les plans de l’Ordre de l’Arcane, censés provoquer l’Apocalypse en réveillant d’anciennes créatures gigantesques appelées « Titans ». Dépourvu de son armure magique, le Chasseur de Trolls va redécouvrir le véritable sens de l’héroïsme, irréductible à tout artefact, mais galvanisé par l’amitié et l’entraide.

Glow Up

Dotée d’un budget relativement plus confortable qu’auparavant, l’équipe créative s’est (une nouvelle fois) surpassée pour donner du cachet à son univers, égalant presque la qualité visuelle de certaines productions Pixar – du moins au détour de quelques plans. Cela concerne notamment l’incarnation des trois éléments propres à l’Ordre de l’Arcane – la terre, le gel et le feu – et leurs personnifications titanesques, d’une précision assez bluffante. Le squelettage, jusqu’alors limité en terme d’expressivité et de naturel, fait également l’objet d’une mise à jour bienvenue, ouvrant la porte à une palette de détails et d’émotions qui enrichissent considérablement le caractère des personnages ainsi que la mise en scène du film. Certes, certaines textures de peau restent encore trop lisses et certains décors (urbains) trop abstraits, mais dès la première scène, explicitement pensée comme un manifeste, le changement se fait indubitablement sentir.

Placée sous le saint patronage du « Tequila Gang », cette séquence reprend à son compte la grammaire du Prisonnier d’Azkaban et de Hellboy pour la confronter aux innombrables possibilités graphiques permises par les attributs de chaque personnage. Cela permet aux animateurs de constamment jouer avec les éléments et leurs interactions avec le décor, mais aussi de varier les échelles de plan, les points de vue, ainsi que le degré de fluidité des mouvements de caméra en fonction de la masse de tel ou tel personnage. Le film utilise par exemple très intelligemment la mobilité aérienne du chat-dragon Archie pour nous transporter d’un endroit à l’autre sans faire de coupe, saisissant l’espace d’un seul mouvement de caméra. À cela pourrait s’ajouter la difficulté du montage alterné entre les différents groupes de personnages, mais là encore, la maîtrise du langage cinématographique est stupéfiante. Rythme, rappels d’échelle, ponctuations de plans d’ensemble resituant l’action dans l’espace et dans le temps : toutes ces données – essentielles – de la mise en scène convergent vers une remarquable lisibilité formelle, qui bénéficie aussi bien du génie de Del Toro que de l’expérience d’un animateur comme Andrew L. Schmidt, ancien collaborateur de Brad Bird. 

Piochant également du côté du Spider-Man 2 de Sam Raimi, nous pourrions au premier abord reprocher à la séquence d’accumuler les références avec une certaine balourdise. Mais l’action, enfiévrée par la mythologique fantastique du film, arrive systématiquement à sortir des « rails » de la seule citation, pour finalement se l’approprier et la transformer. Cette réserve – temporaire – concerne également les séquences d’affrontement entre les titans, l’une citant sans détour le combat tokyoïte de Pacific Rim. Sauf que ces créatures, à la différence des kaijus du film de Del Toro, constituent des écosystèmes à part entière. La gestion du point de vue entre le microcosme et le macrocosme s’en voit alors enrichie de nouvelles possibilités dramaturgiques et visuelles : si nos héros veulent neutraliser le titan associé à la terre, alors ils devront escalader cette falaise qu’est son flan, puis passer la forêt située sur son dos, avant d’éviter les lianes protégeant sa « conductrice ». L’outrance de la mise en scène rappelle d’ailleurs les premières cinématiques de God of War III, référence absolue du monumentalisme animé, qui infuse ici ou là dans le film pour notre plus grand bonheur.

Héros

Si la première séquence a une valeur de manifeste, c’est aussi parce qu’elle définit les personnages par leurs choix et leurs actions. En ce sens, le film renoue à son tour avec le mantra définissant la saga depuis ses débuts : « don’t think, become ». N’ayant plus les attributs et capacités physiques du Chasseur de Trolls, Jimmy est-il toujours légitime en tant que « meneur » de sa troupe d’aventuriers ? Même si la première série avait déjà donné sa réponse, Le Réveil des Titans la consacre une nouvelle fois dans un émouvant éloge du collectif, source de transcendance interpersonnelle. Dès lors, il ne s’agit pas pour Jimmy de devenir le héros que le monde attend, mais de comprendre que chaque personne possède en elle un héros ou une héroïne en devenir, qui ne peut advenir qu’à partir du moment où l’on fait confiance aux autres comme à soi-même. Cette prise de conscience constitue une forme de mort symbolique éminemment campbellienne, qui trouve plusieurs résonances concrètes dans le récit, notamment dans sa surprenante fin. Là encore, nous aurions pu y voir une forme de frilosité voire de complaisance envers les fans de la saga, avant de comprendre que cette conclusion s’inscrit dans le prolongement naturel du devenir-héroïque des personnages : un retour à la maison, enrichi d’un savoir existentiel dont ils n’étaient pas pourvus au moment de leur départ, leur permettant, finalement, de faire les bons choix. 

Soyons honnête : cette note de fin n’acquiert sa pleine puissance émotionnelle que si l’on a en tête le chemin parcouru par les personnages au cours des trois séries. Mis à part son prologue expéditif, le film s’attarde très peu sur le rappel des différents arcs narratifs, au point même de faire passer quelques personnages à la trappe. À ce titre, nous pourrons toujours reprocher au Réveil des Titans de conclure un peu trop hâtivement ce récit monumental que constituent les Contes d’Arcadia, mais c’est là une contrepartie prévisible de l’infinie richesse mythologique de cet univers généreux et foisonnant, duquel nous ressortons émus, et surtout, grandis.

Sortie le 21 juillet 2021 sur Netflix. Réalisé par Andrew L. Schmidt, Johane Matte, Francisco Ruiz Velasco. Avec Emile Hirsch, Kelsey Grammer, Diego Luna, Tatiana Maslany, Nick Offerman et Nick Frost.

Note : 3.5 sur 5.

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