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Critique – Titane (Julia Ducournau, 2021)

Cinq ans et 150 000 entrées plus tard, que reste-t-il de Grave ? Si le premier long de Julia Ducournau conserve une réputation solide, tant publique que critique, force est de constater que l’emballement médiatique d’alors paraît aujourd’hui disproportionné, surtout au vu de sa véritable nature (une chronique adolescente classique saupoudrée de quelques rares sursauts gores). Le même déchaînement s’est pourtant rejoué sous les feux de la Croisette, où Ducournau est venue présenter Titane, avec critiques dithyrambiques et évanouissements à la clef. Que l’on soit réceptif au film ou pas, il faut bien reconnaître à Grave une dramaturgie limpide et cohérente, propice au dévoilement des obsessions de la cinéaste. En comparaison, Titane est une violente sortie de route.

Carambolage

A la manière de Serge Daney, posons-nous la question suivante : si Titane n’était pas un film, que serait-ce ? Probablement un moodboard, c’est-à-dire un panel de références artistiques guidant le réalisateur pendant la fabrication d’un film. Dans sa première partie, Titane convie en effet toutes les influences de Ducournau. On y suit la jeune Alexia, personnage pour le moins singulier qui vit avec une plaque en titane dans le crâne, conséquence d’un accident de la route. Lorsqu’elle ne laisse pas libre cours à sa « mécanophilie », soit l’attirance sexuelle pour les véhicules motorisés, Alexia est une tueuse en série redoutable. Un programme détonnant qui permet à Ducournau de citer ouvertement le Crash de Cronenberg, le Christine de Carpenter et peut-être même les derniers films de Refn, à qui elle emprunte les aplats de couleurs néons et les sursauts de violence imprévisibles. Si ce curieux mélange confère au film une réelle singularité, il l’emprisonne bien vite au fond d’une impasse. Du cinéma qu’elle vénère et qu’elle connaît pourtant sur le bout des doigts, la cinéaste ne retient que le signe et jamais le contenu. Le tout apparaît alors comme un clip étendu au-delà du raisonnable, à la dramaturgie fragile et dont on peine à cerner le sens. Tout juste retient-on deux plans-séquence à l’exécution soignée et se répondant l’un l’autre, le premier figurant une danse lascive sur le capot d’une voiture, le deuxième un massacre sanglant.

Panne sèche

Après ce départ rutilant mais superficiel, Titane prend un virage narratif et esthétique qui ne manque pas d’audace mais se révèle, in fine, parfaitement contre-productif. Traquée par la police, Alexia trouve refuge chez le père d’un enfant disparu dont elle s’est appropriée l’apparence. Le père, Vincent (joué par Vincent Lindon), un sapeur-pompier miné par le désespoir, entreprend de s’occuper d’elle, plus ou moins persuadé d’être en présence de son fils. L’entrée en scène d’un Lindon physiquement transformé est une réelle bouffée d’air, l’acteur livrant ici la seule performance originale et bouleversante du film. Cependant, c’est aussi par l’entremise de ce personnage que Titane confirme son échec. A partir de ce point de bascule, le film opte pour une grammaire filmique intimiste, contrainte par un décor monotone et des choix de cadre discutables, notamment plusieurs plans fixes où les visages sont décentrés, la marque visuelle d’un certain « cinéma Sundance ». Au fond, Titane commet dans son deuxième acte la même faute que Grave : celle de contraindre le genre au sein d’une forme cinématographique institutionnelle, ici le drame familial. Comme si Ducournau, ayant épuisé toute son imagerie bis dans la première heure du film, faisait subitement demi-tour, au pied du genre qu’elle voulait pourtant investir.

Ne reste alors que les thématiques de l’artiste : la fascination pour le corps, ses transformations et les pulsions qui l’animent, auxquelles s’ajoutent de nouvelles réflexions, autour du deuil et de la transidentité. Mais à la différence de Grave, qui cernait plutôt bien les troubles de la jeunesse, Titane ne dépasse pas la surface des sujets qu’il aborde, et les enjeux sociaux et psychologiques de l’intrigue ne trouvent jamais de réelle incarnation. La faute à une écriture se reposant systématiquement sur des facilités criantes, dans la deuxième partie surtout. La souffrance physique qu’Alexia subit ne se manifeste que lorsqu’elle est utile à l’intrigue, et nombre d’actions se révèlent injustifiées (un pompier regardant « par hasard » les avis de recherche de la police). De quoi trahir largement l’artificialité de l’ensemble.

Titane comporte en son sein toutes les caractéristiques d’un cinéma de « poseur », plus intéressé par les chocs qu’il assène sporadiquement à son audience que par le pouvoir évocateur des images qu’il convoque. Le « renouveau du cinéma de genre français », vanté un peu partout, n’est donc pas à chercher devant la caméra de Ducournau, qui se limite, une fois de plus, à l’effleurer timidement. Avant de le renouveler, encore faudrait-il en exploiter le plein potentiel.

Sortie le 14 juillet 2021, de Julia Ducournau, avec Vincent Lindon, Agathe Rousselle, Garance Marillier, Bertrand Bonello.

Note : 1 sur 5.

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