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Critique – Annette (Leos Carax, 2021)

Apparu au début des années 80, le « cinéma du look » (nommé ainsi par Raphaël Barran en 1989) a vu l’émergence d’une nouvelle génération de cinéastes, à l’esthétique baroque et stylisée, influencée par le clip et la publicité. Une « nouvelle nouvelle vague » dont il ne reste désormais plus grand-chose. Jean-Pierre Jeunet est parti chez Netflix réaliser Bug, l’ambition démesurée de Luc Besson a causé la chute de son empire et Jean-Jacques Beineix n’a rien réalisé depuis 2001. Ironie du sort, c’est aujourd’hui Leos Carax, pourtant le moins grand public de tous, qui s’avère le plus stable. Malgré la catastrophe industrielle des Amants du Pont-Neuf, le scandale Pola X et la production interminable d’Annette, son nouveau film, le voilà de retour à Cannes pour assurer sa présentation en grandes pompes, aux côtés d’un casting de stars. Annette raconte la romance toxique et passionnée qui unit Ann, cantatrice de renom (Marion Cotillard, dont le visage rappelle les grandes stars du muet) et Henry, comique torturé (Adam Driver). De leur union naîtra Annette, bientôt promise à un destin extraordinaire. Le film présente plusieurs similitudes avec Holy Motors, son prédécesseur vieux de presque dix ans, à commencer par sa structure : une succession de tableaux aux atmosphères et à l’esthétique variées. Mais là où Holy Motors, malgré son caractère inégal, touchait une certaine grâce, Annette, lui, ne fait que péniblement l’effleurer.

So may we… stop ?

Le genre populaire du film musical que Carax investit est, par essence, un genre paradoxal. Si le recours à la musique et au chant permet d’accroître le lyrisme sentimental d’une histoire, il peut tout aussi bien tirer vers le bas l’intensité émotionnelle d’un film, les paroles explicitant clairement ce que les corps et les images suggèrent déjà, avec davantage de force. Une impasse dans laquelle le cinéaste s’engouffre tête baissée, incapable de renouer avec son inventivité passée. Il suffit d’ailleurs de comparer les prologues d’Holy Motors et d’Annette pour s’en rendre compte. Le premier montrait Carax ouvrant la porte secrète de son espace mental, sous la forme évidente d’une salle de cinéma. Le spectateur y côtoyait des figures étrangement autres avant de pénétrer dans le film en lui-même – soit le rêve éveillé d’un personnage mélancolique et protéiforme, hybride parfait d’un acteur et son personnage, en quête d’une identité propre.

Le même procédé est à l’œuvre dans Annette, où Carax apparaît à nouveau, en tant qu’ingénieur-son des Sparks. Par le biais d’une question préliminaire, Carax lance le premier numéro chanté, une ronde musicale filmée en plan-séquence à laquelle se joignent bientôt les deux acteurs, appelés à devenir personnages au terme du morceau. Réalité et fiction se confondent donc encore mais échouent cette fois-ci à figurer autre chose que l’artificialité de la tragédie à venir. Comme ses personnages racontent eux-mêmes leur propre idylle, Carax se raconte sans cesse en train de créer. Une démarche vaine qui saborde le moindre de ses gestes artistiques, malgré un talent de plasticien toujours intact. Le cinéaste a beau multiplier les décors grandioses et renouer avec le cinéma des origines (maquettes, paysages projetés, marionnettes et surimpressions à la Méliès), la vérité sensible et émotionnelle de son film lui échappe toujours.

Il faudra finalement attendre l’ultime séquence pour voir enfin le film s’ouvrir à son public, quand la petite Annette se transforme par le biais d’un truchement dont nous garderons le secret. Surgit alors une belle idée de cinéma, celle d’une réalité pervertie par un regard (celui d’Henry, en l’occurrence) incapable d’en saisir la pleine nature. Une bien maigre récompense au vu des pénibles deux heures et demie qui la précèdent. Annette est sans conteste le film le plus visuellement spectaculaire de son auteur mais aussi le plus inconsistant, traçant des pistes qu’il n’explorera jamais (notamment une figure fantomatique présentée comme un enjeu de taille et finalement réduite à la figuration). Un cinéma qui s’exhibe pour le simple plaisir des yeux mais succombe sous le poids d’une rhétorique filmique autocentrée, dépourvue de sens et d’incarnation. « Stop watching me », s’écrie Adam Driver, grimé en Carax, juste avant le générique de fin. On en prend bonne note.

Sorti le 7 juillet 2021, de Leos Carax, avec Adam Driver, Marion Cotillard, Simon Helberg

Note : 1.5 sur 5.

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