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Critique – The Deep House (Alexandre Bustillo, Julien Maury, 2021)

Aux sources de l’horreur

Depuis À L’Intérieur, leur premier long-métrage sorti en 2007, Alexandre Bustillo et Julien Maury se sont petit à petit imposés comme les dignes représentants d’un cinéma français authentiquement horrifique. En effet, à l’heure où les films dits « d’horreur » ne cessent de s’hybrider aux genres – pudiques – institutionnellement admis, leur oeuvre creuse encore et toujours le sillon d’une horreur montrée plein cadre avec emphase et générosité. Avec The Deep House, le duo propose une alternative ludique, inventive et populaire aux films de genre français actuels, renouvelant avec brio ces codes de l’horreur et de l’épouvante qu’ils connaissent sur le bout des doigts.

Genre

Le cinéma de Bustillo et Maury se définit avant tout par une prime donnée à l’inventivité et à l’image, quitte à s’asseoir parfois sur la cohérence ou le sérieux du scénario. Du foetus brutalisé d’À L’Intérieur à la ballerine vampire de Livide, du mutant albinos d’Aux Yeux des vivants à la maison hantée subaquatique de The Deep House, leurs films ont à chaque fois réussi à proposer des images jusqu’alors inédites, agrégats d’obsessions dont la captation fétichiste rappelle parfois le cinéma de Fulci, voire celui d’Argento. À cela s’ajoute bien évidemment une brutalité graphique jubilatoire, souvent conspuée pour sa soi-disant gratuité, alors même qu’en confiant aux seules images le pouvoir d’exprimer des émotions, les deux réalisateurs inscrivent leurs oeuvres dans l’essence même du langage cinématographique. Ils font ainsi partie de ces derniers cinéastes français à comprendre ce qu’est véritablement le genre horrifique, actif et affirmatif dans sa représentation frontale d’idées et de motifs n’ayant aucune légitimité à apparaître dans le cinéma institutionnel.

Avec The Deep House, le duo réaffirme sa fièvre créatrice au travers d’un concept narratif d’une sidérante efficacité : la découverte par un jeune couple américain spécialisé dans l’urbex (exploration de lieux abandonnés) d’une maison hantée ensevelie sous un lac artificiel. Dotés d’un budget plus que modeste (5 millions d’euros), Bustillo et Maury vont pourtant faire le pari de tourner en conditions réelles, immergeant un plateau entier dans un bassin de 9 mètres de profondeur. Cette audace ne relève en rien d’un simple caprice, l’eau étant érigée comme un pilier central du film, dans le fond comme dans la forme.

Langage

L’intention initiale des cinéstes était de faire un film en langue des signes, tourné intégralement sous l’eau. Cette (intrigante) radicalité, entretemps édulcorée à la demande de la production, témoigne néanmoins de leur attachement au pouvoir de l’image en tant que signifiant. Dès lors, même si la forme du found footage s’impose pendant la majeure partie du film, le duo arrive à contrecarrer la grammaire limitée de ce sous-genre en multipliant les sources et les points de vue. Les deux personnages plongent ainsi sous l’eau équipés de deux caméras GoPro, d’un drone et d’une caméra manuelle, qui sont autant de prétextes pour faire respirer le découpage du film et surtout, animer le montage d’un sens dramatique précis.

L’idée est que chaque changement de point de vue soit motivé par l’envie commune des personnages et des spectateurs de découvrir l’incroyable décor qui nous est montré. Le montage se mue alors en une retranscription purement cinématographique du regard que nous pourrions avoir dans un train fantôme, tourné vers ce qu’il y a de plus effrayant, que cela nous saute à la figure ou pas. En ce sens, The Deep House est un vrai film de maison hanté, ne fonctionnant que par et pour le lieu qu’il met en scène.

Eau

Ce principe de montage est bien évidemment transcendé par l’élément aquatique lui-même qui détermine, voire engendre, la mise en scène du film. L’absence de pesanteur permet ainsi de réaliser des angles de prises de vue normalement impossibles à obtenir sans machinerie, comme par exemple ces plongées abyssales isolant les personnages dans les eaux troubles du lac. La plupart des caméras se déplacent aussi dans l’espace avec une lenteur fantomatique qui sied parfaitement au sujet, invitant tantôt les spectateurs à prendre le temps de contempler la maison, tantôt à s’accrocher à leur siège face à une menace beaucoup plus difficile à fuir que sur la terre ferme. 

L’autre bonne idée de Bustillo et Maury est d’avoir incarné leur mythologie fantastique en fonction des contraintes imposées par l’eau. Là où dans un film de maison hantée « au sec », les tables et les chaises lévitent par la force d’esprits malfaisants, elle sont ici figées du fait de l’absence de gravité. L’étrangeté n’en est pas moins prégnante, dans la mesure où ces mêmes objets apparaissent dans des positions improbables et dérangeantes. De même, lorsque surgissent les fantômes, leur aura surnaturelle ne transcende pas les lois physiques de l’élément dans lequel ils évoluent. L’eau leur permet ainsi de léviter comme des fantômes « classiques », mais limite la vitesse de leurs déplacements, semblables à ceux des morts-vivants des films de George Romero. Cela influe sur les possibilités de courses poursuite, de blocage des corps, et donc sur l’utilisation de l’espace par les personnages principaux. Rappelons enfin que ces entités surnaturelles sont jouées par de véritables apnéistes, sans masque ni oxygène, ce qui leur confère un cachet très organique trop rare dans le genre horrifique actuel pour ne pas être souligné.

L’eau devient ainsi un moyen pour les réalisateurs de réinventer pratiquement tous les fondements esthétiques du cinéma d’horreur traditionnel, bien aidés par le savoir-faire du chef opérateur Jacques Ballard. La profondeur de champ n’est par exemple plus seulement déterminée par la caméra, mais se voit modifiée par la texture de l’eau, dont le volume et la couleur varient en fonction de l’avancée de l’intrigue ou de l’endroit où les personnages se situent. Là encore, cela donne des images que nous n’avions jamais vues auparavant sur un écran de cinéma, inventant leur propre forme que nous pourrions presque qualifier d’expressionnisme aquatique.

Le coeur noir (et aquatique) du monde

L’essence horrifique de The Deep House pourrait finalement être résumée par le dicton que le mystérieux guide du couple prononce au détour d’un chuchotement : « Il n’est pas mort celui qui dort éternellement ». 

Derrière cette phrase, se cache tout d’abord l’idée de malédiction, fondée sur la répétition du même, base essentielle du genre horrifique au sens où les actions des personnages ne leur permettent jamais de sortir de la situation dans laquelle ils sont bloqués. Il y a ensuite l’idée, fondamentale elle aussi, de la béance entre ce qui apparaît et ce qui est ; en l’occurrence ici, entre ce qui dort et ce qui est mort. Cela concerne bien évidemment la maison et ses occupants, mais aussi et surtout l’eau elle-même, dont l’aspect originellement réconfortant (lié au liquide amniotique) est trahi dans le film par son essence anxiogène et asphyxiante. En ce sens, The Deep House pose aussi la question métaphysique de notre propre origine. L’exploration de cette maison peut dès lors être vue comme un voyage vers le cœur noir de notre propre monde intérieur, qui n’a d’ailleurs cessé de pétrir le genre horrifique depuis sa création. Ce n’est pas un hasard si le climax du film se passe… dans une salle de cinéma, l’horreur transperçant littéralement l’écran pour nous rappeler que les images sont avant tout là pour refléter notre propre condition de mortels.

En dépit d’un troisième acte un rien décevant en terme d’apothéose horrifique et « gorasse », The Deep House est sans conteste l’un des meilleurs films d’horreur français de l’année, dont l’audace, l’ingéniosité et la profondeur réflexive sont des exemples à suivre pour le reste de l’industrie. Bravo les gars !

Sortie le 30 juin 2021, réalisé par Alexandre Bustillo et Julien Maury, avec Camille Rowe, James Jagger.

Note : 3.5 sur 5.

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