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Critique – Cruella (Craig Gillespie, 2021)

Pour saisir l’ampleur de la déliquescence artistique du studio Disney, il suffit de comprendre la raison qui le pousse à « remaker », en live action, ses grands classiques de l’animation. Qu’ils s’éloignent plus ou moins de l’œuvre originale (Maléfique 1 & 2, Dumbo, Mulan) ou versent, au contraire, dans le copié-collé nostalgique (La Belle et la Bête, Le Roi Lion), tous ces films, au fond, racontent la même chose : l’histoire d’un studio en perte d’identité, convoquant sans cesse ses grandes figures d’autrefois pour combler l’absence d’un imaginaire nouveau. En salles cette semaine, Cruella confirme cette triste réalité.

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C’est pourtant autour d’une idée séduisante que s’articule cette préquelle des 101 Dalmatiens, signée Craig Gillespie. Celle qui consiste à s’emparer d’une figure maléfique intemporelle (ici, l’infâme et sadique Cruella d’Enfer) pour en faire une authentique icône contestataire et subversive. Après un prologue particulièrement poussif, narrant l’enfance traumatique et solitaire du personnage, le film plante son décor dans le Londres des années 70, alors à mi-chemin entre le rock à minets des sixties et la révolution punk. La belle Estella (c’est son nom civil) y vit de petits larcins, commis avec Jasper et Horace, deux voyous de bas-étage. Se rêvant star de la haute-couture, la jeune femme finit par intégrer l’équipe de la baronne Von Hellman, une créatrice despotique. L’exubérance insoumise de la jeune femme se heurte à la rigueur bourgeoise de sa patronne. Et lorsqu’elle découvre le lien qui l’unit à ses traumatismes d’enfant, notamment la mort de sa mère, Estella va perdre pied et laisser jaillir sa part d’ombre : Cruella est née.

Une dimension politique passionnante au sein d’un film grand public (l’émancipation des femmes, la prise de pouvoir des marginaux sur l’élite) qui aurait pu trouver, dans son personnage double, une incarnation puissante. Ce serait négliger l’ambition mercantile qui justifie pareil projet, comme toujours d’une timidité confondante. Des années 70, dont le nihilisme sulfureux a pourtant fait date (qui a oublié le brassard nazi de Sid Vicious ?), le film n’en convoque que la carte postale vintage et sans relief, l’écho lointain d’une époque électrique vidée de sa substance. Le choix de la période relève sans doute plus d’une vulgaire excuse, le studio multipliant ainsi les appels du pied au public « féministe » sans avoir à s’inscrire dans une quelconque contemporanéité trop chargée politiquement. En témoigne le personnage sacrifié d’Archie, un vendeur de fripes androgyne et probablement queer. Le film se vautre avec lui dans un cynisme nauséabond, lui faisant dire au détour d’un dialogue : « la normalité est la pire insulte de toutes », sans par ailleurs lui offrir plus qu’un statut de « caution LGBT ». On reconnaît bien là la dérive d’un système économique pour qui le progressisme est avant tout une valeur marchande.

Conséquence directe de cette absence de parti pris, le personnage de Cruella ne tient aucune de ses promesses. Pas assez gentille pour être attachante, pas assez cruelle pour être charismatique, le personnage ne prend jamais corps devant la caméra, malgré un soin tout particulier porté aux costumes, seuls marqueurs visuels de son excentricité. Si le talent d’Emma Stone n’est plus à prouver, l’interprète livre ici une performance fragile, gesticulant dans tous les sens pour s’affranchir d’une psychologie de bazar et donner vie à une folie qui, sur le papier, n’existe tout simplement pas. La lâcheté politique et thématique du studio se révèle ici particulièrement mortifère, allant jusqu’à faire porter à son héroïne de la fourrure… synthétique. Le film s’attarde d’ailleurs plus sur Estella, son pendant lumineux sans aucune profondeur, et la traîne comme un boulet encombrant jusqu’à la fin. Sans aucun recul sur lui-même, le film commet d’ailleurs l’erreur sempiternelle de toutes les mauvaises origin stories en s’achevant à l’endroit exact où l’on voudrait le voir démarrer.

Le bilan est donc consternant : le film ne vaut le coup d’œil que pour la richesse de ses décors, fourmillants de détails mais filmés sans réelle inventivité – quelques plans de machinerie à la patine numérique disgracieuse tentent, en vain, de relever le niveau d’un découpage sans âme. Dépourvu du moindre discours, Cruella a tout d’un pur produit « pop » au sens strictement commercial du terme, comme en atteste sa bande-son aux allures de juke-box assourdissant. Sans surprise, le film a su faire son nid dans le box-office américain et une suite devrait voir le jour, tandis que David Lowery et Robert Zemeckis tournent, quant à eux, de nouvelles moutures de Peter Pan et Pinocchio. Pour la firme aux grandes oreilles, aujourd’hui garante de la culture de masse, la redite stérile est malheureusement une stratégie payante.

Sortie le 23 juin 2021, de Craig Gillespie, avec Emma Stone, Emma Thompson, Mark Strong, Emily Beecham

Note : 1 sur 5.

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