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Un Oeil dans le Rétro – À Bout de Course (Sidney Lumet, 1988)

« (…) Lorsque j’ouvre un scénario à la première page, j’accepte de le suivre là où il me mènera. (…) Un scénario n’a pas à s’inscrire dans la continuité du thème de mon œuvre. Je n’ai pas de thème. »

Sidney Lumet, Faire un film, 1995

Plus qu’une simple remise en question du concept d’auteur, cette citation dénote une approche résolument humble de la réalisation de films. Fort d’une carrière prolifique (45 longs-métrages en 50 ans), Sidney Lumet fait partie de ces cinéastes qui réfrènent leur style au profit d’un scénario, d’un personnage, d’un sujet. Un réalisateur issu de l’Âge d’Or qui pourtant a trouvé une place de choix dans le cinéma protéiforme des années 70. C’est d’ailleurs durant cette période qu’il signe certaines de ces œuvres les plus abouties (The Anderson Tapes, Serpico, Un après-midi de chien, Network). Son succès s’estompe néanmoins durant la décennie suivante, jusqu’à devenir relativement « confidentiel » au début du nouveau millénaire. En témoigne l’indifférence, critique comme public, dans laquelle À bout de course fut accueilli en 1988.

Courir sur le vide

Le film raconte le périple d’Arthur et Annie Pope (Judd Hirsh et Christine Lahti) et s’inspire de l’histoire vraie de Bill Ayers et de Bernardine Dohrn, membres des Weathermen, un groupuscule d’extrême-gauche. Coupable d’un attentat contre une usine de napalm ayant mutilé un gardien, le couple, en apparence sans histoires, est depuis traqué par le FBI. Voyageant de ville en ville, Arthur et Annie multiplient les combines pour se protéger, eux et leurs enfants Danny et Harry (River Phoenix et Jonas Abry). Si le plus jeune ne semble guère s’en soucier, Danny, en pleine adolescence, trimballe avec lui un vieux rêve d’enfant : celui de devenir pianiste et d’étudier dans une prestigieuse faculté de New York. Une envie d’ailleurs qui l’obsède de plus en plus, au risque de disloquer la cellule familiale.

Running On Empty (abandonnons maintenant le très mauvais titre français) débute par une image doublement séminale : une ligne blanche discontinue qui traverse une route de bitume avant de disparaître dans un fondu au noir. Les deux enjeux centraux du film sont symboliquement contenus dans ce simple motif. Il y a d’abord la vie morcelée d’une famille forcée de répéter ad nauseam le même protocole – fuir une ville pour se terrer dans une autre, y recréer un semblant de quotidien pour, finalement, tout abandonner de nouveau. C’est ensuite l’issue dérisoire et désespérée de cette fuite en avant. Car si le fondu fait disparaître l’image, il n’interrompt pas le mouvement d’appareil, un long travelling arrière. Celui-ci devient alors éternel pour le spectateur et annonce le triste destin de la famille Pope. Au bout de cette longue ligne blanche, il n’y a rien, si ce n’est peut-être une autre ligne, une autre route, une autre fuite.

Si l’on peut s’insurger contre ceux qui reprochent à Lumet de manquer de « style », il faut bien reconnaître que Running On Empty est un film épuré. Toujours rivée à hauteur d’homme, la caméra se refuse à figurer autre chose qu’une banalité familière, typique des grandes zones pavillonnaires américaines. Même les célèbres avenues de la Grosse Pomme nous apparaissent presque quelconques, Lumet résistant à l’envie d’en montrer les plus remarquables édifices. Une banalité dont la préciosité nous apparaît clairement, maintenant qu’on la sait terriblement fragile. La peur de devoir laisser ses petits de bouts de vie familiale et sentimentale derrière soi confère au film sa dimension la plus mélancolique.

Running On Empty tient finalement moins du road-movie (la famille est plus statique que mobile) que d’un mélodrame déguisé en chronique adolescente. Bien loin des préoccupations politiques de ses parents, Danny voit dans la sédentarité bourgeoise de sa petite amie Lorna (Martha Plimpton) l’opportunité d’inventer son propre récit, lui qui, ironiquement, ne cesse de jouer des rôles pour la sécurité des siens. Subtilement, Lumet redouble à l’image les entraves psychologiques et sociales qui accablent Danny et sa famille. Lui et son chef-opérateur Gerry Fisher s’obstinent, deux heures durant, à cloisonner l’intrigue dans un environnement étouffant, où l’horizon apparaît systématiquement bouché par un élément de décor – une maison, un mur de briques, de la végétation… Dès lors, toute tentative d’évasion paraît d’emblée compromise.

Choc des cultures

Pour avoir exploré la frontière poreuse qui sépare la justice de son exact opposé (c’est peut-être là son grand thème, ne lui en déplaise), Sidney Lumet est souvent catégorisé comme un cinéaste de gauche. À ce titre, Running On Empty se révèle surprenamment ambigu. Le film sort à la fin des huit ans de mandat de Reagan, sur fond de retour du conservatisme et de restauration de la « greatness » de l’Amérique. Dans sa manière de présenter la contre-culture du flower power comme une utopie illusoire aux conséquences néfastes, le film pourrait même sembler réactionnaire. Mais il n’y a qu’à voir comment Lumet filme – ou plutôt, ne filme pas – les agents du F.B.I. pour comprendre que le cinéaste ne prend pas bêtement le parti de l’ordre établi.

C’est une Amérique fracturée qui se reflète dans les yeux de l’étoile filante River Phoenix. D’un côté, les activistes politiques d’hier, qui ont sacrifié leurs acquis sociaux au profit d’un combat juste mais perdu d’avance ; de l’autre, la jeunesse désabusée d’aujourd’hui, en perte de repères et fantasmant la lutte de ses parents. A l’image de son pays, Lumet recentre son regard sur l’individu, non pas pour le glorifier mais pour le mettre en crise. L’insoumission politique d’une génération a fini par éveiller le désir libertaire de la suivante, d’où cette conclusion douce-amère : les luttes d’hier n’ont peut-être plus de sens, mais il est encore possible de choisir seul sa direction. S’il n’est pas habité par une sensibilité politique mais par un désir de création, Danny n’en reste pas moins un rebelle authentique.

Peut-être est-ce déjà trop en dire pour décrire le film d’un cinéaste impliqué, sensible et surtout modeste, un directeur d’acteurs hors-pair dont le classicisme discret enrichit une œuvre essentielle, aujourd’hui réhabilitée. Sidney Lumet incarne avec brio ce grand cinéma d’artisans, malheureusement presque disparu, dont la dévotion s’évertue simplement, et c’est là sa noblesse, à raconter une histoire.

Sorti en 1988, réalisé par Sidney Lumet, Avec River Phoenix, Christine Lahti, Judd Hirsch, Martha Plimpton.

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