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Critique – Le Troisième Oeil, Acte I. La Ville Lumière (Olivier Ledroit, 2021)

« Je crois que la magie est une forme d’art, et que l’art est littéralement magique. L’art, comme la magie, est la science de manipuler les symboles, les mots ou les images, afin de modifier un état de conscience. Ainsi, lancer un charme, c’est charmer avec le verbe, jouer avec les mots, enchanter la conscience des gens. »

Alan Moore, 2003

Deux ans après la parution du dernier tome de Wicka, Olivier Ledroit réinvestit déjà les rayons des librairies spécialisées avec « La Ville Lumière », premier acte d’une future trilogie intitulée Le Troisième Oeil.

L’histoire est celle de Mickaël Alphange, un apprenti vitrailliste oeuvrant à la restauration de Notre-Dame de Paris. Il y découvre par hasard un fragment de vitrail datant du XIIe siècle, dont l’indigo – dernière couleur du spectre du monde visible – serait le fruit d’un mystérieux procédé alchimique. Fasciné, Mickaël décide le soir même de se livrer à une expérience psychédélique, afin de découvrir ce qui se cache derrière les portes de la perception. Il active sans le savoir sa glande pinéale, ouvrant son troisième oeil sur un monde surnaturel qu’il pense être le seul à voir. Confronté à un pouvoir qui le dépasse, il devra mener une quête initiatique au coeur des mystères occultes de la Ville Lumière, jusqu’aux confins de la conscience et par-delà l’infini…

Auteur

Ledroit est sans aucun doute l’un des noms les plus importants de la bande dessinée fantastique contemporaine. Héritier de la génération Métal Hurlant et de ses délires formels, il n’a lui-même jamais cessé de repousser les limites de sa propre grammaire visuelle, la pétrissant d’un amour sans commune mesure pour la culture populaire d’hier et d’aujourd’hui. Du clair-obscur des films noirs à la démesure cyclopéenne des récits lovecraftiens ; de l’imagerie guerrière d’un Frank Frazetta à la féérie bucolique d’un Brian Froud, les influences de l’auteur abondent, et nourrissent encore maintenant un style dont la violence et la grandiloquence sont reconnaissables entre toutes.

Chaque nouvel album de Ledroit est donc un événement en soi, ce dernier essayant à chaque fois d’aller dans une direction opposée à celle prise par la série précédente. Le récit noir-fantastique Xoco rompait avec l’heroic-fantasy guerrière des Chroniques de la lune noire, tandis que la féérie lumineuse de Wika offrait une légère éclaircie dans le ciel infernal de Requiem, Chevalier Vampire. Avec ce premier tome du Troisième Oeil, l’auteur renoue de loin avec la fibre néo-noire de Xoco, mais la double d’un ambitieux projet ésotérique, visant à révéler l’essence initiatique du geste créateur.

Initiation

Dans les cultures hindou et bouddhiste, le troisième oeil est un symbole de la connaissance de soi. Il est l’une des voies par laquelle l’initié peut redécouvrir son propre monde intérieur, et surtout, comprendre que celui-ci ressemble en tout point à l’univers qui l’entoure. Cet accord entre le microcosme et le macrocosme est l’un des principes fondamentaux de la magie initiatique, et constitue l’un des piliers narratif du Troisième Oeil.

Débarrassé du voile étouffant de la rationalité, Mickaël découvre une dimension composée d’auras, d’énergies, de notes et de couleurs. Les sublimes aquarelles des grands boulevards parisiens sont alors investies par un bestiaire fantastique foisonnant, dont l’exotisme et d’autant plus fascinant qu’il s’inscrit dans un paysage relativement connu de l’inconscient collectif français.

Au travers de cette cartographie mystique de la ville lumière, une correspondance s’opère entre la perception de Mickaël Alphange et celle du lecteur. Que ce soit les affiches de films de Carpenter dans le métro, les tags-sigils ornant les murs de la ville, le nom de la marque « Prophet » sur le synthétiseur de Mickaël, ou bien encore le fait que celui-ci se déplace d’abord en bus (symbole du quotidien) puis à pied (indice de progression dans la voie qu’on a choisie) : chaque détail de l’intrigue devient un signifiant à part entière, préfigurant la révélation future du personnage principal.

Le seul nom du personnage l’inscrit dans un réseau symbolique – celui de l’archange Saint-Michel – ô combien cohérent par rapport à sa future révélation. Saint Michel se situe en effet au seuil d’un autre monde : c’est d’abord celui du dragon avec lequel il est systématiquement représenté, incarnation des forces chaotiques avec lesquelles nous devons composer à chaque instant ; c’est ensuite celui du mondes des morts, l’archange pesant les âmes lors du Jugement Dernier afin de déterminer le chemin qu’elles doivent suivre dans l’autre monde. Or, pour paraphraser l’excellente préface de Jean-Michel Nicollet, Ledroit a toujours puisé son inspiration dans des mythologies fantastiques aussi noires que celles du dragon de Saint Michel. Elles sont un moyen d’incarner l’intuition qu’il existe « quelque chose » au-delà de notre réalité, dont l’art est la voie d’accès privilégiée.

Outre celle du lecteur, l’initiation du personnage se double alors de celle de l’auteur, qui signe avec Le Troisième Oeil son premier projet en solitaire – du moins officiellement – depuis La Porte Ecarlate en 1998. Du très gros plan sur un oeil aux splendides doubles pages en plan général, tous les marqueurs de son style flamboyant sont présents, mais tendent cette fois-ci à répondre à une ambition mystique et artistique dépassant le seul cadre du récit. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Philippe Druillet et Jean-Michel Nicollet sont présents dans l’album, et ce, au travers de personnages maîtrisant l’art occulte. Ces deux artistes – qui là encore, viennent de Métal Hurlant – n’ont eux-mêmes jamais cessé d’explorer les soubassements chaotiques de notre réalité, ce « coeur noir du monde » que Druillet a si souvent représenté au travers de visages hurlants dans un cosmos infini. L’invocation de ces deux figures est alors un moyen pour Ledroit de parrainer son album de leur force créatrice, et par là même de l’inscrire dans une « tradition » fondamentalement populaire de l’art ésotérique. 

Au travers de ses cases habitées, de la poésie hermétique de son texte, et des « esprits » qu’il invoque, Olivier Ledroit transforme littéralement Le Troisième Oeil en une formule magique opérative, révélant, à la suite des plus grands artistes de la bande dessinée, les racines sacrées de son art.

Sorti le 12 mai 2021 aux éditions Glénat, dessin et scénario de Olivier Ledroit

Note : 4 sur 5.

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