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Un Oeil dans le Rétro – L’Assassin habite au 21 (H-G. Clouzot, 1942)

Coup d’essai, coup de maître

Lorsqu’il signe son premier long en 1942, Henri-Georges Clouzot n’a rien d’un complet débutant. Après un court-métrage tourné en 1931, La Terreur des Batignolles, il part aux studios Babelsberg, en Allemagne, pour assurer aux côtés d’Anatole Litvak la traduction d’opérettes. C’est là-bas qu’il découvre pour la première fois les œuvres de Murnau et, surtout, de Fritz Lang, avec qui il partage une vision critique et ambigüe d’une Humanité opportuniste, perverse et malhonnête.

De retour en France, Clouzot se fait la main comme scénariste sur une vingtaine de scripts. L’un d’eux, Le Dernier des six réalisé par Georges Lacombe et adapté d’un livre de Stanislas-André Steeman, met en scène le personnage de Wens, inspecteur flegmatique et rusé (immense Pierre Fresnay) enquêtant aux côtés de sa compagne, la gouailleuse et casse-pieds Mila Malou (inoubliable Suzy Delair, alors en ménage avec Clouzot). Lorsque le scénariste passe enfin derrière la caméra, c’est ce même tandem qu’il convoque pour raconter la suite de leurs aventures dans L’Assassin habite au 21. Evoluant à la lisière entre le thriller policier et la comédie de mœurs, le film renferme déjà toutes les obsessions de l’artiste, qui trouveront dans ses œuvres futures une expression nettement plus sombre. Au vu de son contexte de production hors du commun, la profondeur du film n’avait pourtant rien d’une évidence.

Produit par la Continental, une société allemande fondée par Joseph Goebbels, L’Assassin… est un projet de commande financé exclusivement par les nazis. Le ministre de la propagande du Reich craignant que le grand écran cultive la pensée politique du public, une telle initiative lui permettait, en théorie, d’abreuver les Français de films « légers, vides et, si possible, stupides », pour reprendre ses mots. Le but premier de l’entreprise sera toutefois bien vite détourné par son gestionnaire, le mystérieux Alfred Greven, un francophile convaincu cherchant à concurrencer le cinéma américain, préservé du conflit. Par amour pour le 7ème Art, celui qui est pourtant un proche de Goebbels ira jusqu’à embaucher secrètement des scénaristes juifs réputés et laissera une grande marge de manœuvre aux cinéastes, quitte à laisser parler leur fibre patriotique.

Cluedo

Dans L’Assassin…, Clouzot s’approprie une forme alors déjà largement popularisée par les livres d’Agatha Christie : le whodunit. À Paris, un mystérieux tueur multiplie les victimes, en laissant sur leurs cadavres une carte de visite au nom de Monsieur Durand. L’inspecteur Wens se lance à ses trousses, et son enquête le mène à la pension de famille « Les Mimosas », au 21 de l’avenue Junot à Montmartre, dans laquelle Durand réside sans l’ombre d’un doute. Mais l’arrivée inopportune de sa compagne Mila, qui veut aussi résoudre l’affaire pour en tirer profit, va lui compliquer la tâche.

Quiconque s’étant déjà frotté à l’éprouvant Salaire de la Peur, au vénéneux Les Diaboliques ou au bouleversant La Vérité peut logiquement se demander si un postulat aussi déluré ne risque pas de contraindre le maître du film noir. L’Assassin… est en effet une oeuvre enjouée, presque volage, mais il faut reconnaître la façon dont Clouzot s’approprie son versant comique, et l’explore avec un authentique savoir-faire. Moins un film de style qu’un film de dialogues, le long-métrage fait la part belle à la plume particulièrement inspirée de celui dont on oublie un peu le talent de dramaturge. Les répliques corrosives fusent à une vitesse hallucinante, donnant à la moindre conversation l’allure d’un duel dont l’intensité surpasse de loin le débit des films de l’époque. Clouzot sait se faire drôle, voire hilarant et surtout subversif – « à votre âge, les carottes sont cuites tandis que les miennes ne sont pas encore épluchées » dira la séductrice Suzy Delair à la vieille fille de la pension. Une cadence soutenue par un sens aigu du montage, difficilement décelable à première vue, mais qui dénote un très minutieux sens du rythme. Jamais le film ne perd de vue son intrigue, limpide, évacuant le moindre temps mort pour lancer le spectateur dans la même course contre-la-montre que son héros.

Voici le temps des assassins

Si le film, par sa quasi-absence de violence et sa galerie de personnages farfelus, paraît remplir son office de « film léger », il dissimule en sous-texte une ambiguïté malsaine. S’éloignant pour un temps de l’académisme, Clouzot nous le prouve dès la scène d’ouverture : alors qu’il remonte une rue déserte, un ouvrier est pris en chasse par le tueur et finalement poignardé, le tout en plan-séquence et en vue subjective. Une prouesse technique impressionnante qui dévoile le caractère avant-gardiste du cinéaste, et qui laisse le spectateur sur une impression dérangeante. Le plaisir immersif que provoque ce mouvement de machinerie spectaculaire se mêle à la gêne d’adopter le point de vue d’un criminel. Par ce parti-pris, que les slashers des années 70 reprendront à leur compte, Clouzot nous met face à cette pulsion de mort primaire qui sommeille en chacun de nous. La fin du plan, montrant l’assassin qui dépose sa carte, achève ce constat glaçant : peut-être sommes-nous tous, au fond, un Monsieur Durand qui s’ignore. Ce genre de décrochage stylistique détonne du reste du film ; dans le même genre, on pourrait citer l’interrogatoire de Noël Roquevert, au cours duquel la lumière taillade l’image et réduit le bureau des policiers à un cloaque sordide, ou encore la révélation de l’identité du tueur – du moins le pense-t-on – qui s’achève par un gros plan au relief horrifique indéniable.

Tel Hitchcock, Clouzot s’intéresse peu à l’issue de son enquête, relativement prévisible, préférant ainsi se focaliser sur les personnages et leurs turpitudes morales. Ce regard sans concession se verra radicalisé dans Le Corbeau, véritable film maudit qui lui vaudra d’être privé de plateaux pour cause de collaborationnisme. Bien qu’innocenté, Clouzot conservera sans doute une aigreur résultant de cette expérience, et son humour virera bien vite au nihilisme. La valeur de L’Assassin… n’en est donc que plus grande, son ironie délicieuse faisant figure d’exception dans l’œuvre d’un grand artiste torturé.

Sorti le 7 août 1942, réalisé par Henri-Georges Clouzot, avec Pierre Fresnay, Suzy Delair, Jean Tissier, Noël Roquevert

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