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Critique – La Femme à la fenêtre (Joe Wright, 2021)

Fenêtre sur rue

Depuis sa sortie le 14 mai dernier sur Netflix, la nouvelle exclusivité de la plateforme signée Joe Wright n’en finit plus de subir les assauts d’une critique assassine. D’aucuns l’accusent d’user d’une esthétique artificielle faussement cathartique tandis que d’autres lui reprochent, évidemment, de crouler sous le poids de son inspiration première : le mythique Fenêtre sur cour d’Hitchcock (1954). Mis en boîte en 2018 sous l’égide de Fox 2000 (il en est d’ailleurs la dernière production), La Femme à la fenêtre a été par deux fois retardé, subissant coup sur coup le rachat de son studio par Disney et la fermeture des salles pour raisons sanitaires. Aujourd’hui destiné à disparaître dans les limbes de la plateforme de streaming, le film mérite-t-il pourtant d’être jeté avec l’eau du bain ? Pas sûr.

Sur le carreau

Adapté d’un roman d’A.J. Finn (que l’on devine calqué sur le film d’Hitchcock), La Femme à la fenêtre suit le quotidien reclus d’Anna Fox (Amy Adams), une psychologue pour enfants souffrant d’agoraphobie et vivant seule dans sa grande demeure new-yorkaise. Séparée de son mari et de sa fille, elle tue le temps en regardant de vieux films, le regard embrumé par l’alcool et les médicaments. Mais sa vie monotone va subitement prendre un tournant dramatique lorsqu’elle est témoin, du moins en apparences, d’un crime commis dans la maison de la famille Russell, de l’autre côté de sa rue.

Ne vous y trompez-pas : le huitième film de Joe Wright est bel et bien raté, au sens le plus simple du terme. Malmené par les reshoots d’un studio déterminé à prendre le spectateur pour un crétin, le long-métrage manque toujours de peu l’ambiance énigmatique qu’il cherchait sans doute à retranscrire. La faute à quelques twists lourdauds, le parfum de mystère du pitch s’étiole bien vite au profit d’un puzzle policier passablement rasoir – Hitchcock, lui, savait que l’enquête n’était qu’un prétexte. Assisté du français Bruno Delbonnel (qui avait déjà signé la photographie de l’académique Les Heures Sombres), Wright redouble pourtant d’ingéniosité pour contrecarrer la théâtralité ronflante de son intrigue : surcadrages en série, machinerie omniprésente, plans débullés, projections murales, jeux de couleurs et de clairs-obscurs, abstractions visuelles… tout y passe ou presque, dans une tentative a priori désespérée de sauver le film du naufrage. Mais dépourvu de la moindre ambiguïté, le long-métrage a beau accumuler les effets de manche, il ne se transcende jamais.

Fenêtre ou miroir ?

C’est dommage et ce d’autant plus que sommeille ici, pour peu qu’on y prête suffisamment attention, l’ébauche d’un projet nettement plus intéressant. Dès les premiers plans d’ouverture, Fenêtre sur cour est directement montré à l’écran, d’une manière peu commune : projeté sur un mur, le film défile image par image, sans aucune piste son. Une citation bien curieuse qui annonce en vérité l’intention du cinéaste. Plus qu’une relecture sans profondeur, le film conserve le cadre dramaturgique de son aïeul mais en renverse le paradigme. Hitchcock questionnait la nature des images, systématiquement partielles et trompeuses, mais laissait le spectateur se raccrocher au regard d’un James Stewart parfaitement sain d’esprit. Dans une démarche post-moderne qui le rapproche plus de De Palma que du « Maître du Suspense », Wright ne remet quant à lui jamais en question les images qu’il donne à voir, très explicites, mais s’interroge sur la fiabilité du regard qui les réceptionne : Amy Adams voit-elle vraiment ce qu’elle croit voir ? Ou bien ses yeux projettent-ils autour d’elle ses propres tourments ? Par l’architecture cloisonnée de son décor et ses multiples ingéniosités de filmage, La Femme à la fenêtre apparaît comme un authentique « film-cerveau », la métaphore cinématographique d’un esprit malade entraînant le spectateur dans sa chute.

Du moins, c’est le concept qui semble avoir prévalu et qui aurait dû nous parvenir clairement. Tout est finalement gâché par un climax prévisible, mal rythmé et visuellement disgracieux. Un retour à la normale qui sonne aussi faux qu’une guimbarde dans un orchestre symphonique et nous rappelle avec tristesse la disparition inéluctable d’un artisanat de studio outre-Atlantique. La Femme à la fenêtre constitue sans doute l’un des symptômes les plus évidents de cet effondrement de l’industrie et l’on devrait presque, à ce titre, en encourager le visionnage.

Disponible le 14 mai 2021 sur Netflix, de Joe Wright, Avec Amy Adams, Gary Oldman, Jennifer Jason Leigh, Julianne Moore

Note : 1.5 sur 5.

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