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Critique – Oxygène (Alexandre Aja, 2021)

Quand le corps pense, l’esprit respire

Dix-huit ans après Haute Tension, Alexandre Aja fait son grand retour dans le cinéma hexagonal avec Oxygène, diffusé sur Netflix. Entre les rednecks irradiés de La Colline a des yeux et les miroirs infernaux de Mirrors, les poissons carnivores de Piranha 3D ou bien encore les alligators affamés de Crawl, c’est peu dire que le cinéaste français a jusqu’ici pris un malin plaisir à jouer avec nos peurs les plus intimes. Avec Oxygène, il s’évertue là encore à mettre en scène l’expérience de l’angoisse et de la survie de la manière la plus viscérale possible, en confrontant son héroïne à la peur de l’enfermement et de l’asphyxie. Il réalise là un nouveau tour de force, transcendant le sous-genre du « survival » afin d’en révéler tout la portée mythique et universelle.

Labyrinthe 

Ce n’est pas un hasard si le film s’ouvre sur un labyrinthe, duquel essaie de s’échapper un rat blanc quelque peu désorienté. Le labyrinthe est en effet un symbole millénaire d’accomplissement intérieur, dont les chemins tortueux renvoient aux replis complexes du cerveau humain. Il permet à l’individu, au prix de patience et de volonté, d’atteindre le coeur de son être, d’entrer en coïncidence avec lui-même, et ainsi, de mieux comprendre le monde et les êtres qui l’entourent. À Aja d’enchérir : « Le personnage [principal] est enfermé dans ce caisson et doit également sortir de son labyrinthe. Il y a en cela quelque chose de ludique mais aussi de fascinant : le monstre que l’on rencontre à l’intérieur, quel est t-il ? Certaines interprétations du mythe de Thésée ou de celui du Minotaure racontent qu’en réalité, il n’y aurait pas de monstre [au centre du labyrinthe] mais seulement un miroir, où l’on découvre que ce monstre, c’est nous-mêmes ».

Au-delà de la cohérence remarquable de cette citation par rapport aux autres films du réalisateur, celle-ci permet d’exprimer l’un des enjeux essentiels d’Oxygène, et plus largement, du cinéma des années 2010/2020 ayant eu pour trait de mettre en scène des personnages solitaires. Accrus par l’influence des réseaux sociaux ou plus récemment par l’épidémie de COVID 19, la solitude et le repli sur soi peuvent en effet mener au vide, à l’asphyxie existentielle, et dans le pire des cas, à la mort. Mais ils peuvent aussi nous faire (re)découvrir une nouvelle forme d’aventure intérieure, qui est en fait l’expérience physique, primitive et transcendante d’être en vie. C’est là le message légué par les plus grands films populaires de la dernière décennie, de Happy Feet 2 à Mad Max : Fury Road, en passant par Vice-Versa ou bien encore Ready Player One.

Dans Oxygène, cette quête intérieure est incarnée de façon on ne peut plus efficace, l’héroïne – solitaire malgré elle – ne se souvenant littéralement plus de qui elle est, alors même que son unique chance de survie dépend de ses souvenirs. Elle n’a donc pas de temps à perdre, et va rapidement comprendre que son esprit ne pourra respirer que si son corps se met à penser. Autrement dit, c’est par l’expérience de son propre corps qu’elle pourra se (re)découvrir.

Émotions

L’une des très grandes forces du film consiste justement à exprimer par tous les moyens possibles les différents états dans lesquels se trouve l’héroïne. Chaque stade – physique et psychique – par lequel elle passe possède ainsi son propre régime de représentation. Aja se donne un mal fou à varier les échelles de plan et les angles de caméra, d’une part pour que notre oeil soit systématiquement lavé de toute impression de déjà-vu, et d’autre part, pour que chaque moment de panique ou de soulagement ait une incarnation visuelle différente en fonction de sa place dans le récit. Le réalisateur en vient même à inventer des images jusqu’alors totalement inédites, comme cet incroyable plan battant sur le rythme cardiaque de l’héroïne. L’idée n’est pas gratuite, car elle représente encore une fois le principe même de la mise en scène du film, et plus largement, de tout le cinéma d’Alexandre Aja, à savoir faire de l’image le reflet des états physiques et émotionnels du personnage visible à l’écran. 

À ce titre, Oxygène est un film où tout se vit et se transforme. Du moindre élément de décor jusqu’au grain de peau de Mélanie Laurent, chaque détail est utilisé comme un argument dramatique précis, dont la signification évolue à mesure que le récit avance. Les halètements et suffocations de l’actrice deviennent des notes de musiques impressionnistes d’une justesse sidérante, contrebalancées par les contre-points faussement détachés de la voix de Mathieu Amalric, tantôt sources de réconfort, tantôt d’exaspération du personnage principal.

Ubik-uité

Les interactions que l’héroïne a avec son environnement sont également un moyen de faire ressurgir un passé dont l’authenticité est aussi incertaine pour elle que pour le spectateur. De cette hésitation, naît un questionnement de l’image cinématographique elle-même, et plus précisément, de son pouvoir de manipulation. Dans Oxygène, les différentes images mentales qui naissent de l’expérience physique vécue par l’héroïne posent finalement deux questions : sont-elles tout d’abord vraies ou fausses, puis, dans un second temps, qu’est-ce que le personnage peut en retirer, par-delà l’enjeu du vrai et du faux ? 

Sans divulgacher quoi que ce soit, nous pouvons dire que le film offre une réponse assez subtile à ces deux enjeux, d’une part en réinvestissant le vertige existentiel de l’ubiquité dickienne, et d’autre part, en intégrant celui-ci à la quête intérieure du personnage principal. Aja en tire une leçon que son cinéma n’avait jamais cessé d’illustrer jusqu’alors, mais qui trouve sans doute ici son incarnation la plus flamboyante : une image est forte non pas parce qu’elle retranscrit forcément quelque chose de vrai, mais bien parce qu’elle nous fait vivre des émotions qui nous inspirent. C’est là le geste d’un très grand cinéaste, et la démonstration qu’Aja signe avec Oxygène l’un de ses meilleurs films.

Disponible le 12 mai 2021 sur Netflix, réalisé par Alexandre Aja, avec Mélanie Laurent, Mathieu Amalric, Malik Zidi.

Note : 4 sur 5.

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