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Critique – Comment je suis devenu super-héros (Douglas Attal, 2020)

Premier film du réalisateur français Douglas Attal, Comment je suis devenu super-héros était une proposition que nous attendions avec impatience, du fait de son incursion dans un genre populaire – le film de super-héros – que le cinéma français n’avait jusqu’alors pas abordé de façon aussi franche, en dépit du rôle déterminant qu’a joué la France dans son histoire ou sa pré-histoire.

Rappelons donc en préambule que le genre du super-héros et du « vigilante » vient en grande partie du roman populaire français du XIXe siècle, avec des personnages comme Vidocq ou surtout le Comte de Monte-Cristo, qui, au travers des thème de la vengeance et de l’identité multiple, est considéré par de nombreux chercheurs comme une influence déterminante du personnage de super-héros tel que nous l’admettons aujourd’hui. Aussi, même si les Etats-Unis restent bien évidemment la nation qui a donné ses lettres de noblesse au récit super-héroïque à partir des années 30, la France n’a pas à rougir en ce qui concerne sa légitimité à aborder ce genre qu’elle connaît mieux qu’on ne pourrait le croire.

Le film de Douglas Attal est donc adapté d’un roman du sociologue français Gérald Bronner, est prend place à Paris, dans une société où les surhommes sont parfaitement acceptés et intégrés. Le lieutenant de police Gary Moreau (Pio Marmaï) est chargé d’enquêter sur les incidents provoqués par la circulation d’une mystérieuse drogue, qui procure temporairement des super pouvoirs à ceux et celles qui n’en sont pas pourvus. Habitué à travailler en solitaire, Gary va devoir faire équipe avec Cécile Schaltzmann (Vimala Pons), une nouvelle recrue débarquant de la brigade financière. Avec l’aide de Monté Carlo (Benoît Poelvoorde) et Callista (Leïla Bekhti), deux anciens justiciers, le duo de policiers va tout faire pour stopper le traffic de cette substance.

Grand fan du genre super-héroïque, Douglas Attal a expliqué dans plusieurs interviews que les principales influences de son film étaient notamment la série de comics Gotham Central (2002-2006) de Greg Rucka et Ed Brubaker, et le chef d’oeuvre Watchmen (1986-1987) de Moore, Gibbons et Higgins. Ces deux oeuvres, à des degrés d’implications politiques certes tout à fait différents, ont en commun d’interroger notre propre point de vue sur la figure du super-héros et du vigilante, en questionnant sa responsabilité de justicier, et en la confrontant à un cadre social, administratif et politique relativement réaliste. C’est là l’une des caractéristiques de l’âge moderne du comics américain – dont Watchmen fut d’ailleurs l’une des oeuvres initiatrices – qui rompt avec l’insouciance des précédentes périodes afin d’embrasser une complexité de caractérisation, une violence, et un questionnement post-moderne jusqu’alors inédits.

Quelques gros mastodontes tels que la trilogie Spiderman de Sam Raimi, Les Indestructibles de Brad Bird, ou même les Batman de Christopher Nolan, avaient réussi, avec plus ou moins de brio, à retranscrire à l’écran les questionnements moraux, politiques et sociaux explicitement posés par l’âge moderne, ce qui n’est pas le cas des propositions plus récentes du studio Marvel ou même de l’écurie DC, qui peinent depuis presque une vingtaine d’années à donner une dimension humaine à des personnages et des récits malheureusement évidés de toute intérêt dramatique et surtout cinématographique.

Or, c’est justement cette récente anesthésie du genre qui permet à Comment je suis devenu super-héros de sortir du lot. Douglas Attal s’attache par exemple à représenter les super-héros dans un cadre privé, à donner un intérêt à leur vie une fois le masque tombé, idée fondamentale et pourtant globalement abandonnée par l’industrie depuis plusieurs années. La deuxième scène du film représente par exemple le personnage de Pio Marmaï en train de se réveiller chez lui. Cela n’a l’air de rien, mais tant au niveau du fond que de la forme, ce seul moment a le mérite de rincer nos yeux de l’ordinaire, ceci sans tomber dans l’écueil du filmage « à la française », c’est-à-dire sans caméra portée paresseuse, ni lumière blanche/grise tranchée avec du beige taupe. Attal s’efforce de styliser son cadre, d’utiliser des lumières relativement tranchées pour faire infuser le fantastique dans le décor réaliste de la capital, se permettant même de nous offrir un joli travail sur le noir lors des scènes de nuit, qui rattache indirectement son film à la tradition du film noir français. Ce seul travail sur la couleur distingue le film des trois-quarts de ce qui se fait dans le genre depuis une bonne dizaine d’années. 

On regrettera néanmoins que la mise en scène et le découpage des trop rares séquences d’action du film ne soient pas à la hauteur de ses scènes plus intimistes. Les chorégraphies restent timides, le montage un peu trop cut, défauts qui se font d’autant plus sentir lorsqu’on a en tête la lisibilité formelle des autres séquences du film. Notons néanmoins qu’Attal livre au moins un morceau de bravoure en termes de scène d’action à effets spéciaux, avec une séquence de camion utilitaire retenu par le pouvoir du personnage de Pio Marmaï inconscient pour le coup vraiment haletante. Il y a là une véritable idée de cinéma, d’autant plus appréciable qu’elle émane des codes du genre super-héroïque lui-même, et on aurait aimé que les autres séquences d’affrontement présentent des idées aussi intéressantes que celle-ci d’un point de vue cinématographique.

Ce manque de finition se fait également sentir ici où là au niveau de l’écriture, parfois frustrante dans la mesure où les pistes que le film propose sont potentiellement passionnantes, mais parfois inabouties, faute de développement. Qu’en est t-il par exemple de cette escouade de super-héros, du passif de leur leader, de son pouvoir etc. ? Cette accumulation de petites lacunes a peut-être permis au film d’être plus efficace (ce qu’il est, fondamentalement), mais nous laissent inévitablement sur une impression d’inachèvement. Cela se ressent également au niveau des dialogues, même si le casting, assez audacieux au demeurant, se débrouille plutôt bien pour donner vie à un texte à la concision parfois trop fonctionnelle, laquelle se ressent jusque dans ses ruptures de ton que l’on sent parfois un peu abruptes.

Mais ce sentiment de frustration ne doit pas occulter les qualités réelles du film, d’une sincérité louable en dépit des quelques maladresses mentionnées. Comment je suis devenu super-héros est une proposition de cinéma encourageante, car Douglas Attal traite sérieusement son sujet sans jamais tomber dans un post-modernisme ricanant, et surtout, assume clairement l’identité populaire de son récit et de sa mise en scène.

Sortie le 9 juillet 2021 sur Netflix, réalisé par Douglas Attal avec Pio Marmaï, Vimala Pons, Benoît Poelvoorde, Leila Bekhti.

Note : 3 sur 5.

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