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Les bulles

Critique – Alienated (Simon Spurrier, Chris Wildgoose, André May, 2021)

Passé par 2000 AD (notamment Judge Dredd), Marvel (X-Men, Star Wars…) ou plus récemment DC (The Dreaming, John Constantine : Hellblazer…), le scénariste britannique Simon Spurrier s’est imposé en quelques années comme un nom à suivre dans le monde du comics anglais et américain. Auréolé du succès de ses récentes collaborations avec l’éditeur Boom! Studios (The Spire, Coda…), il transforme de nouveau l’essai avec la terrassante mini-série Alienated, publiée en France chez Hi Comics.

Samuel, Samantha et Samir sont trois lycéens américains qui, chacun à leur façon, se sentent à la marge du monde qui les entoure. Leur vie bascule pourtant lorsqu’ils font la rencontre d’une entité extraterrestre dotée d’un incommensurable pouvoir qui, entre autres, connecte entre elles les pensées des trois adolescents. Ces derniers y voient alors un moyen de s’émanciper de cette aliénation qui les ronge, mais malheureusement, leurs espérances vont se transformer en une terrible jalousie, et leurs frustrations en un désir de vengeance destructrice…

Aliénation connectée

Alienated impressionne tout d’abord par le fait que Spurrier et Wildgoose incarnent les thèmes de l’aliénation et de la connexion émotionnelle dans la forme même du comics. La triple narration interne s’y déploie ainsi au travers d’un découpage au cordeau, remarquable dès l’introduction. Hormis une petite exception pour le personnage de Samuel, les auteurs choisissent de reprendre la même structure de page pour la présentation de chacun des personnages (5 cases et un commentaire sans cartouche associé à la voix de l’adolescent présenté), avant même que leurs destins et leurs pensées ne s’entrecroisent concrètement. À chaque personnage dispose d’une voix, définie par un code couleur, et modulée par un jeu sur le lettrage et la taille des mots. Dès lors que l’extraterrestre est découvert, les commentaires attribués visuellement à tel personnage ne s’en tiennent plus aux cases où le personnage en question apparaît. Autrement dit, les voix intérieures circulent d’une case à l’autre, et surtout, d’un esprit à l’autre, sans que jamais le lecteur ne soit perdu par rapport à l’identité de la personne qui parle. Spurrier et Wildgoose poussent leur concept encore plus loin, en utilisant le fond blanc de la page comme un espace psychique transitoire. Y sont tout d’abord présents, sans aucun délimitation (cartouches), les commentaires des personnages eux-mêmes, avant que ces derniers, en passant littéralement d’une case à l’autre, investissent cet espace transitoire pour voyager dans la psyché des individus avec qui ils sont connectés. 

Tant et si bien que le découpage se voit lui-même doté du pouvoir psychique conféré par l’alien aux adolescents : en un raccord regard, un personnage peut changer d’espace, ou bien voir à travers les yeux d’un autre, etc. On peut penser aux effets de montage du film Abattoir 5 de George Roy Hill, ou bien à ceux des films de Satoshi Kon (hérités du Ubik de Philip K. Dick), mais avec encore une fois ce souci de penser ces effets pour et par le médium de la bande dessinée. Les auteurs vont jusqu’au bout de leur logique, dans l’enchaînement des cases donc, mais aussi dans leurs formes, qui pour certaines s’adaptent à l’état émotionnel (souvent destructeur) des personnages. Ce procédé est particulièrement notable dans l’incroyable quatrième numéro de la série, qui, sans vous divulgacher quoi que ce soit, n’hésite pas à radicaliser sa forme afin d’être à la hauteur d’un fond dévastateur.

Aliénation systémique

« Nous sommes tous des influenceurs en devenir ». Cette phrase, pensée (ce n’est pas anodin) par le personnage de Samuel, résume à elle seule le drame auquel sont confrontés nos trois héros. Spurrier déploie ainsi toute la violence de son récit au travers du thème de la visibilité sociale, liée à une confusion presque systématique entre la volonté d’être une bonne personne et celle de devenir visible et influent. Outre le préfixe de leurs prénoms, les trois personnages principaux ont en effet pour point commun d’être invisibilisés par les différents groupes sociaux auxquels ils appartiennent. En l’occurence, cela concerne la sphère politico-contestataire de Samuel, la famille de Samir, et les « amis » de Samantha. Chaque personnage a d’ailleurs droit à son propre numéro, où Spurrier n’hésite pas à plonger dans une noirceur aussi surprenante que désespérante. Là encore, sans vous révéler quoi que ce soit, les segments consacrés à Samantha et surtout à Samir (numéros 3 et 4) frôlent la perfection absolue, dans la mesure où ils arrivent, tous deux en une trentaine de pages, à faire ressentir au lecteur tout le passif des personnages, leurs frustrations, leurs fantasmes, leur rage aussi, et ce comme si nous avions passé des centaines de pages en leur compagnie. 

Cette efficacité passe encore une fois par une exploitation judicieuse de la mythologie science-fictionnelle proposée par le récit, à savoir le personnage de l’alien. Ayant le pouvoir d’accéder aux pensées de ceux qui l’ont découvert, « Chips » (c’est le nom que lui donne Samuel) a aussi et surtout accès à leurs secrets les plus enfouis et les plus douloureux. Rapidement, Samuel, Samantha et Samir découvrent que cet être tombé du ciel se nourrit de leurs émotions, et indexe malgré lui son pouvoir de destruction sur leur intensité. Autrement dit, plus la personne va mal, et plus son pouvoir sera grand. Les pulsions morbides de nos trois héros meurtris, avec Chip, vont ainsi dépasser le simple cadre de la psyché, pour avoir un impact concret sur le réel. Tout cela, encore une fois, pour qu’on leur octroie un minimum de considération, et ainsi ne plus se sentir invisible. Or, et c’est là un nouveau coup de génie de Spurrier, le récit nous amène à comprendre que la visibilité majoritairement estimée par une partie des nouvelles générations (celle des influenceurs) est, au fond, tout aussi aliénante que l’invisibilité sociale subie par les trois personnages principaux. En cédant aux fantasmes collectifs, on renonce en effet à ce que l’on est vraiment. Encore une fois, être influent ne veut pas forcément dire être quelqu’un de bon, comme nous le font comprendre les auteurs dès le deuxième numéro avec le personnage de l’influenceuse chrétienne.

Avec Alienated, Spurrier nous plonge littéralement dans un trou noir d’affects et de souffrances dont on ne peut ressortir indemne. Au travers de ces six numéros, chaque motif fait sens par rapport à ce thème central de l’aliénation, et troque son statut de détail anodin contre celui d’écho visuel à un drame plus profond vécu par l’un des personnages (un poupon, une fusée, etc.). Plusieurs séquences du début voient ainsi leur dramaturgie réinventée rétrospectivement, à mesure que l’on découvre le passif des adolescents. Du bien bel ouvrage, qui aurait même mérité un ou deux numéros de plus afin de soigner une conclusion un peu abrupte. Ce serait là le seul petit reproche que l’on pourrait faire à Spurrier, qui au sortir des numéros 3 et 4, a du mal à élever sa conclusion à la hauteur de ce que nous avons vécu jusqu’alors, se reposant trop sur une exagération d’un trait de caractère de Samuel pour boucler la boucle. Non pas que la fin ne soit pas satisfaisante, mais on ne peut s’empêcher de penser qu’une trentaine de pages en plus aurait peut-être permis aux auteurs de mieux annoncer l’apocalypse finale, et d’emporter avec elle ce qui reste du lecteur.

Il n’en demeure pas moins qu’Alienated est une réussite quasi-totale, dans le fond comme dans la forme, Spurrier, Wildgoose et May signant là un récit ambitieux, bouleversant, effrayant, et surtout éminemment contemporain. Une nouvelle preuve de bon goût de la part de l’éditeur français Hi Comics, à qui l’on souhaite un grand succès.

Sorti le 20 janvier 2021, publié chez Hi Comics

Note : 4 sur 5.

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