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Critique – Moah (Création de Benjamin Rocher, Bertrand Soulier, Henri Debeurme – 2020)

Auréolée du louable label OCS Signature, la série Moah affichait d’entrée de jeu une ambition tout à fait bienvenue dans le paysage audiovisuel français : être la première série préhistorique en prise de vue réelle, sans dialogues. De quoi intriguer les esprits curieux, ainsi que les défenseurs de cette frange du cinéma français qui essaie tant bien que mal de nous rincer les yeux de l’ordinaire. Benjamin Rocher, co-réalisateur de La Horde (2009), de Goal of the Dead (2013) et seul réalisateur de Antigang (2015), fait partie de ces rares personnes qui prétendent encore à l’idée de faire un cinéma profondément populaire, ancré dans des genres aujourd’hui boudés comme l’horreur, l’action ou ici la chronique préhistorique. Ceci avec plus ou moins de réussite, il faut bien l’admettre, chacune de ses propositions présentant autant de qualités que de soucis d’écriture ou de traitement. Il n’en demeure pas moins que ses créations ménagent toujours chez nous une envie de garder un oeil curieux sur ce qu’il entreprend, et à ce titre, Moah ne déroge pas à la règle. Rocher en est ainsi le co-créateur avec Bertrand Soulier (scénariste de Selfie) et Henri Debeurme (l’ambitieuse série Missions, également labellisée OCS Signature), et en est le seul réalisateur. La proposition du trio est radicale : pas de dialogues donc, mais également une envie de mélanger les genres et les tons, le tout en assumant le caractère proprement fictionnel de leur représentation de la préhistoire. Le pitch ? Le quotidien de Moah, un homme des caverne un poil plus délicat que le reste de sa tribu, qui va être confronté à des enjeux aussi simples que la faim, le feu, la mort, et surtout, l’amour. 

Que penser de ces dix épisodes, d’une bonne vingtaine de minutes chacun ? Premièrement, on peut y relever une indéniable envie de cinéma : il y a un souci de faire de la belle image, notamment avec les plans larges sur la nature, voire même de créer des motifs iconiques, comme ce plan sublime du personnage de Gawaa sous la pluie, le visage dégoulinant de peinture tribale. On peut noter également la présence de quelques jolies trouvailles de mise en scène, comme cette séquence de rencontre entre Gawaa et Moah, dont les émotions sont exprimées par le surmixage des battements de leurs coeurs. Dans un registre plus ouvertement comique, l’idée des plans-projections au format carré, qui tantôt incarnent les descriptions que tentent de faire certains personnages pour s’expliquer aux autres, tantôt illustrent ce qui leur passe par la tête (fantasmes, souvenirs), fonctionne assez bien dans la mesure où, contrairement à d’autres motifs de mise en scène présents dans la série, elle n’inclut pas de distance ou de rupture de crédibilité à l’égard du monde qui nous présenté. La série possède enfin quelques séquences assez judicieuses en termes de dramaturgie, comme ce moment où l’on découvre la sensibilité jusqu’alors insoupçonnée du chef « bec de lièvre » lors de la mort d’une proche, ou bien cette scène assez jolie où les trois femmes de la tribu découvrent, pour les deux plus jeunes, leur cycle menstruel, et pour la plus âgée, sa ménopause (que son amie confond d’ailleurs avec une grossesse). Les enjeux sont alors innocents, crédibles, et respectueux à l’égard des personnages qu’ils investissent. Enfin, mentionnons cet instant où Moah se souvient de son enfance et de son petit frère, mort alors qu’il n’était encore qu’un nourrisson, et dont l’odeur (signifiée par le bruit des mouches) attire les loups que l’on entend au loin. La résolution est alors terrible : le père demande à sa compagne de jeter le bébé au feu, afin de dissimuler l’odeur et prévenir l’arrivée des loups. Une scène crédible là encore, mais aussi extrêmement violente dans ce qu’elle raconte et ce qu’elle suggère graphiquement. Là-dessus, Benjamin Rocher ose clairement les choses, n’hésitant pas à tuer tel ou tel personnage très tôt dans la saison, ce qui constitue, là encore, une intention tout à fait louable.

Mais malgré ces indéniables qualités, Moah souffre d’un souci fondamental de traitement, aussi bien au niveau de sa forme que de son contenu, qui empêche le spectateur d’adhérer totalement à la sincérité de sa proposition. Pour comprendre le phénomène à l’oeuvre, il faut revenir à La Guerre du feu (1981) de Jean-Jacques Annaud, et à ce qu’en disait Christophe Gans dans l’excellente émission « Jamais Sur Vos Écrans » : « La Guerre du Feu est un film qui ancre l’histoire des épopées préhistoriques dans une réalité cinématographique. C’est-à-dire que [Jean-Jacques Annaud] a fait des choix sur ce film contre lesquels on ne peut plus aller, je pense ». En rompant avec cette réalité cinématographique, qui passait alors par un travail sur la gestuelle, sur les costumes, sur le maquillage, sur les cris animaliers des personnages, ou bien encore sur l’origine cosmopolite des comédiens qui les jouaient, Moah fait le choix de l’hétérogénéité formelle, et donc inévitablement celui de la distance critique. Autrement dit : on a très souvent l’impression de voir des comédiens jouer des hommes préhistoriques, plutôt que de faire face à de véritables hommes préhistoriques, ceci quand bien même nous n’aurions finalement pas grande idée de la réalité de cette époque. L’inconscient collectif a été marqué par un certain régime de représentation, avec lequel les créateurs et les créatrices doivent désormais composer, qu’ils/elles le veuillent ou non.

Tout ce qui ne fonctionne pas dans Moah découle ainsi de ce choix de ne pas tenir compte du passé cinématographique du genre dans lequel il tend à s’inscrire. Que ce soit au travers de ces courtes séquences au montages très cut, ou bien au travers de cette jolie idée qu’était l’utilisation des bruits de la nature comme un signifiant dramaturgique, on a à chaque fois le sentiment que ça ne colle tout simplement pas, que les différentes tonalités ne vont pas ensemble, et que les idées proposées, aussi intelligentes soient-elles, sont finalement hors de propos. En clair : on ne croit pas à ce qu’on nous montre. On pourrait parler du côté relativement fauché des costumes ou des coiffures, ou bien de la difficulté du réalisateur à véritablement s’approprier son décor, mais le souci fondamental concerne le traitement de la série dans sa globalité. Un exemple : cette séquence de l’épisode 8 où une femme meurt juste après sa grossesse, avant que ce ne soit son propre enfant qui ne décède lors de son enterrement. Le récit est brutal, la rupture de ton marquante, mais le montage cut, censé, sur le papier, retranscrire la relative indifférence des personnages à l’égard de ce qui se passe, rend finalement la séquence toute plate, ni drôle ni triste, juste… ratée. On se dit alors que l’indifférence bestiale de plusieurs membres de la tribu était la fausse bonne idée de la série, quand bien même partirait-elle d’un souci de crédibilité, car elle l’empêche justement de s’investir pleinement dans l’émotion, qu’elle soit positive ou négative.

Moah est donc une curiosité profondément bancale, tantôt encourageante, tantôt ratée, qui peine à tenir son spectateur en haleine au-delà de l’épisode 5, et qui pâtit d’un traitement sans doute trop iconoclaste pour fonctionner. Dommage.

Note : 2 sur 5.

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