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Critique – We Are Who We Are (Luca Guadagnino, 2020)

Filmer des adolescents en plein questionnement sur leur identité et leurs premières amours, Luca Guadagnino l’a évidemment déjà fait dans Call Me By Your Name. En plus d’avoir donné naissance à la Timothée Chalamet Army et relancé le commerce de la pêche italienne à travers le monde, son long métrage s’est imposé comme l’une des romances LGBT les plus incontournables de ces dernières années, en dépit d’une question de différence d’âge qui pose problème à certain.e.s, et d’une suite littéraire écrite par son auteur originel (Find Me, par André Aciman) clairement en dessous du premier roman. 

Si un projet de suite motivait déjà clairement le réalisateur et ses acteurs, c’est à travers une série que Guadagnino retrouve de grandes similitudes avec son film passé, bien qu’elle se déroule désormais à notre époque (contre l’été 1983 pour Call Me By Your Name). Au nom déjà très évocateur, We Are Who We Are s’impose presque comme le prolongement naturel du film. Co-produite entre HBO et Sky Atlantic, cette mini-série de huit épisodes a, il faut l’avouer, plutôt des allures de film de huit heures tronçonné en morceaux (aussi parce que la série devait faire partie de la sélection de la Quinzaine des Réalisateurs), mais ce n’est pas tant une mauvaise chose. Ne l’attendez pas sur OCS en tout cas, puisque c’est la plateforme StarzPlay qui aura le privilège de la diffuser en France. À partir de quand ? Aucune foutue idée, mais au moins, elle sera visible légalement ici. Et comme c’est de la bombe, c’est une bonne nouvelle !

On est en 2016, quelques semaines avant l’élection de Donald Trump, dans une base militaire américaine située dans la ville de Chioggia, tout près de Venise. On y suit Fraser (Jack Dylan Grazer), new-yorkais de quatorze ans tout juste débarqué dans les lieux avec ses deux mères militaires (Chloe Sevigny et Alice Braga), la première devenant par ailleurs la nouvelle dirigeante de la base… Parachuté au milieu d’un monde dont il ne connaît rien, l’adolescent tente désespérément de s’intégrer comme il le peut auprès d’un groupe d’adolescents dont fait partie sa nouvelle voisine, Caitlin (Jordan Kristine Seamón), mais son excentricité et sa phobie sociale rendent l’entreprise compliquée. D’autant plus lorsque tous ces adolescents se trouvent finalement à un moment charnière de leur vie : rapport à l’identité, au genre, à la sexualité, à la religion ou à leur avenir, tout se fracasse chez les uns comme les autres… qui voudraient juste savoir ce qu’ils sont, et qui ils sont.

Difficile d’oublier que l’on est chez Guadagnino, ne serait-ce que par l’apparition surprise de titrailles calligraphiées : ici, chaque épisode s’appelle “Right Here Right Now”, accompagné d’un nom de partie. Aucun rapport avec la musique de Fatboy Slim, on vous rassure, mais ce titre pourrait très bien correspondre à l’état d’esprit des personnages de la série : c’est ce qu’ils sont, « ici et maintenant », à ce moment précis où tout semble se jouer, puisque l’arrivée de Fraser et de sa famille bouscule le fonctionnement de la base militaire aussi bien dans sa hiérarchie que dans son quotidien. C’est « ici et maintenant », au moment où les États-Unis s’apprêtent à élire celui qui ne fera finalement que les diviser, qu’un groupe d’ados doit pourtant parvenir à trouver leur place dans un monde trouble. « Ici et maintenant », puisque c’est au gré des rencontres et des expériences que Fraser et Caitlin mettront fin à leurs interrogations. Le réalisateur se verrait-il déjà plancher sur plusieurs saisons, avec un titre pour chacune ? La réponse : oui, puisqu’il a déjà réfléchi à une “bible” pour une deuxième saison au cours du confinement avec son équipe de scénaristes, Sean Conway, Paolo Giordano et Francesca Manieri. Plutôt tranquille pour un réalisateur à peine occupé par ses autres projets à venir comme Scarface ou Sa majesté des mouches, donc.

Autre marque de fabrique du réalisateur : la place prépondérante qu’occupe la musique, comme toutes les chansons que Fraser et ses amis écoutent, avec une mention spéciale pour “Time Will Tell” de Blood Orange, dont Guadagnino reproduit presque intégralement le clip original. Cette musique intradiégétique, à l’instar des mélodies reproduites par Elio au piano, sont pour Fraser autant une façon d’échapper à l’angoisse permanente de l’inconnu qu’un moyen d’essayer de se rapprocher des autres. Parmi les ados, Britney (Franscesca Scorsese – oui, la fille de Martin), chante au piano “Soldier of Love” (d’Arthur Alexander, reprise par les Beatles et Pearl Jam), un appel à ce que les troupes posent les armes au profit de l’amour, comme une sorte de cri de secours pour que cesse la violence à laquelle ces ados sont confrontés au quotidien, certains d’entre eux étant voués à devenir soldats et à potentiellement vivre des tragédies. Comme les morceaux au piano que joue Elio dans Call Me By Your Name, tantôt pour faire plaisir à ses parents, tantôt pour plaire à Oliver, la musique tient un rôle très précis dans la série et a un impact direct sur les personnages. À l’image du film Sophie Jones, aperçu à Deauville, où le spectateur prend la place du personnage principal, écoute la même musique que lui et au même volume que lui (très, très fort), Fraser nous fait réécouter en boucle la chanson de Blood Orange, et veut à tout prix le rencontrer car il donne un concert dans les environs, qui sera d’ailleurs l’objet de l’épisode final de la série. Tout est d’autant plus lié puisque le chanteur signe, sous son véritable nom (Devonté Hynes), les compositions extra-diégétiques de la série, entre morceaux au piano et musique électronique. Et plus étonnant encore : on compte au casting Kid Cudi, dans le rôle du père de Caitlin, un lieutenant colonel très enclin aux traditions (en plus de voter en faveur de Donald Trump) et un peu moins à ce qu’une femme, d’autant plus lesbienne, soit celle qui le dirige…

We Are Who We Are est avant tout l’histoire de l’évolution de cette bande d’ados, déjà foncièrement perdue par sa situation géographique. Une base militaire américaine présente dans une ville italienne sous-entend d’ores et déjà la coexistence de deux mondes, ce que Guadagnino souligne bien entendu à l’image. À l’intérieur de la base, on pourrait se croire aux États-Unis : tout le monde parle anglais, les espaces communs sont uniformisés de manière à ce que l’on retrouve les grandes marques (c’est blanc, c’est moche, et même les personnages le disent), les « fast-foods », les produits auxquels la population est habituée au pays, et un cinéma qui diffuse bien évidemment les productions hollywoodiennes de l’époque (parmi lesquelles un certain Ouija : L’Origine du Mal de Mike Flanagan !). Bref, un mini-état dans l’état. Et qui dit espace militarisé dit aussi conformité. Ce sont les règles, la rigueur militaire, et c’est tout. Pour Fraser, c’est aussi la confrontation à un monde viriliste dans lequel la testostérone emplit l’air, en totale contradiction avec sa personnalité excentrique, ses cheveux décolorés et sa garde-robe rocambolesque. L’uniformité, Fraser n’en veut pas. Et des étiquettes non plus.

Passées les frontières de la base et arrivé en Italie, voici venu le temps de la liberté. La plage, la ville, un terrain de paintball… Les lieux de rencontre se multiplient, mais c’est surtout dans une villa abandonnée par ses propriétaires que les jeunes squattent pour boire et faire la fête. Un espace récurrent, lieu des expérimentations, où les relations se nouent et se dénouent, et où toute la rancoeur peut aussi s’exprimer. Cette villa, les jeunes se l’approprient : ils empiètent très clairement sur ce qui est une propriété privée, et s’y introduisent, un après-midi d’été où le soleil frappe fort et où tout peut arriver. La lumière y est donc resplendissante, les couleurs chatoyantes et apaisantes lorsque le soleil se couche, et la caméra de Guadagnino accompagne le geste de folie de ses personnages. Lorsqu’ils se précipitent vers la piscine, la caméra est elle aussi en mouvement, à l’épaule, secouée, comme si nous étions en train de courir avec eux dans un élan de liberté total. Lorsque plus tard, les corps se meuvent au fil des chansons, c’est au steadicam qu’on les suit, de manière plus flottante, comme dans un rêve éveillé. Une bulle de bonheur, loin de la base, où des jeunes enivrés oublient une ambiance anxiogène. Mais quelques épisodes plus tard, cet espace devenu un lieu de réunion habituel est le cadre d’une crise collective, suite à un traumatisme. Le soleil laisse place à l’obscurité la plus totale et à la nuit battante, alors que chacun évacue sa tristesse, sa noirceur et sa rancoeur d’une manière ou d’une autre. Le piano auquel jouait Britney lors de la première soirée est désormais poussé de rage à travers une baie vitrée, la volubilité de la caméra ne soulignant plus ici les chorégraphies mais les gestes de violence et les cris…

En toile de fond de la série, l’arrivée annoncée de Donald Trump au pouvoir rappelle en quelque sorte l’implication politique du remake de Suspiria, qui troquait son cadre pour la Guerre Froide et les attaques de la Bande à Baader sans lien très profond avec l’intrigue. Pour autant, ce choix prend ici une tournure bien plus symbolique et renforce l’idée que tous les personnages, adultes comme adolescents, se trouvent finalement au bord d’un précipice, dans l’inconnu. Pour Sarah, la mère de Fraser, c’est trouver une certaine légitimité en tant que femme militaire, oser prendre des décisions importantes, tout en affrontant une relation conflictuelle – quasi incestueuse – avec son fils, qui va jusqu’à la frapper pour une simple histoire de sandwich. Pour Fraser, c’est déterminer s’il est attiré par les garçons, les filles, les deux, s’il se fiche des genres, si l’assistant de sa mère Jonathan (Tom Mercier, la révélation de Synonymes) lui plaît véritablement malgré quinze ans de différence. Pour Caitlin, c’est autant son identité de genre que son orientation sexuelle. À travers toute la saison, la jeune fille se demande même si elle en est bien une, ou peut-être un garçon « piégé » dans un corps qui n’est pas le sien. Elle devient en quelque sorte l’étendard d’une nouvelle génération qui ne s’arrête pas à la simple dualité homme/femme. Se pense-t-elle femme cisgenre, homme transgenre, non-binaire ? Là aussi, la question du regard est essentielle : alors que Fraser observe le corps de Jonathan, Caitlin, elle, observe celui de Fraser… avec une grande fascination pour sa pilosité. Elle se fait parfois appeler Harper, passer pour un garçon, pour flirter avec des filles. La question de l’identité donc, une fois encore, est fondamentale, puisque Caitlin est bel et bien ce qu’elle veut être. C’est donc à travers la transformation physique de Guadagnino développe davantage son personnage, tandis que celle de Fraser est plutôt psychologique et émotionnelle. Le duo s’oppose autant qu’il se complète et chacun obtient la réponse à ses interrogations dans l’épisode final, les désillusions de Caitlin se traduisant par un renversement total de l’image.

Ces deux ados voisins se détachent tout particulièrement du reste du groupe, à tel point que tout le monde estime qu’ils sont ensemble, mais eux-mêmes ne savent déjà pas ce qu’ils sont non plus. Et c’est aussi ce pourquoi ils se complètent si bien, dans leur état d’indécision partagée. Ils se rassemblent autour de leurs goûts communs pour la musique, échangent des vidéos qu’ils regardent ensemble ou à une maison d’intervalle : la caméra prend dans une scène le point de vue de la webcam de leur ordinateur ou d’une tablette, les enferme ensemble dans un même cadre, l’un contre l’autre ; à d’autres moments, on pourra guetter Fraser observer sa voisine d’une fenêtre à l’autre, la profondeur de champ s’étendant pour les éloigner d’autant plus, alors que leur maison est juste l’une à côté de l’autre. À distance mais ensemble, un peu comme nous en ce moment, vous me direz.

C’est avec une très grande tendresse, mais aussi une extrême simplicité que We Are Who We Are aborde toute la question du genre, de la transidentité, en expliquant purement et simplement en quelques phrases, au détour d’une conversation, ce que c’est d’être trans aujourd’hui. Ce que c’est d’être en transition, de devoir prendre des hormones, de la manière la plus pédagogique et fluide que ce soit. C’est comme ça et c’est tout, et jamais on a l’impression de voir une équipe de « boomers » tenter de comprendre ce que pourrait par exemple être une personne trans en l’expliquant avec la subtilité d’un tracto-pelle (contrairement à un certain A Good Man). Visuellement, la série change régulièrement de point de vue pour s’attacher à ses héros et leurs désirs : Fraser et la découverte des corps masculins, Caitlin et ses premiers rencards avec des filles, etc.  Dans le tout premier épisode de la série, lorsque Frazer tombe nez-à-nez avec le corps nu (et musclé) de Jonathan, la caméra aborde alors son point de vue de manière subjective, et reluque le soldat de haut en bas (en nu frontal, par ailleurs, sans aucun problème). Il s’agit donc ici d’épouser pleinement le regard des personnages, et de comprendre au mieux ce qu’ils ressentent.

Tout comme Danny (Spence Moore II), frère de Caitlin, trouve son salut dans la religion. Là aussi, à la fin de l’épisode 7, nous le voyons se lancer dans une première prière, sans aucun jugement, mais juste le désir du réalisateur de sublimer cette stabilité retrouvée par des gros plans, ralentis, qui se focalisent sur chacun des actes du garçon (se laver les mains et les pieds à l’eau, déposer son tapis de prière, le positionnement des mains, le fait de s’agenouiller…), au rythme des sourates. La caméra de Guadagnino se voit parfois bien plus mobile, au steadycam ou bien directement à l’épaule, afin de filmer au plus près ses personnages constamment sur le fil – le recours au format numérique (une première dans la carrière du réalisateur, par ailleurs !), tend à renforcer cette atmosphère d’incertitude, d’instabilité en nous plongeant dans un univers aux couleurs plutôt ternes, ce malgré le soleil italien. Bien loin de la campagne idyllique de Call Me By Your Name, les lieux de We Are Who We Are laissent transpirer le rejet d’un chez soi qui ne l’est pas vraiment.

Il n’y a pas à dire : Luca Guadagnino sait y faire avec l’adolescence, on le ressent tout autant dans le choix de ses acteurs et de leur direction, tant ceux-ci débordent d’aisance et de naturel. Le grain de folie de Jack Dylan Grazer, que l’on découvrait chez Warner dans les Ça (2017, 2019) d’Andy Muschietti et Shazam! (2019) de David F. Sandberg, se prête tout particulièrement à son personnage. Mais les autres jeunes interprètes ne sont pas en reste, à tel point qu’on espère les voir émerger, comme Euphoria de Sam Levinson a permis à Zendaya de décrocher un Emmy, ou à des actrices comme Hunter Schafer de se retrouver sur le devant de la scène. Dans une vidéo « behind the scenes », le réalisateur décrit We Are Who We Are comme « une expérience qui nous immerge au sein de l’identité de ces personnages qu'[il] adore décrire » (les jeunes adultes, vous l’aurez compris). Leur désir de liberté se traduit autant dans la diégèse que la mise en scène, puisque selon lui, ce sont davantage les acteurs qui guident la caméra que l’inverse : c’est bel et bien l’impression que Guadagnino nous donne au fil des épisodes, tant son dispositif s’applique à retranscrire les sentiments de ses héros de la façon la plus vraisemblable et réaliste possible. On pensera notamment à cette séquence de l’épisode 7 où la caméra restitue le chamboulement intérieur d’un personnage en accompagnant ses mouvements saccadés, dans de longs plans de face très rapprochés et à la focale plus courte qu’à l’accoutumé, pour mieux épouser les contours d’un visage qui se décompose, sur le point de craquer. Là aussi, « ici et maintenant », l’espace d’un instant, tout peut se jouer. Quand on peut voir une série utiliser avec un si grand talent la mise en scène pour donner corps et esprit à ses personnages, tout en faisant un portrait absolument réaliste d’une jeunesse en pleine rébellion face à toutes les normes établies, on ne peut qu’être soufflés. Et malgré une diffusion relativement confidentielle, on croise bien fort les doigts pour que We Are Who We Are puisse décrocher une seconde saison… d’ores et déjà en cours de réflexion, on l’a dit, par Guadagnino et ses scénaristes. Comme quoi le confinement est productif pour certains…

Prochainement sur Starzplay, réalisé par Luca Guadagnino, avec Chloë Sevigny, Jack Dylan Grazer, Alice Braga.

Note : 5 sur 5.

Par Gabin Fontaine

J'adorerais me faire étrangler par Ezra Miller, mais il m'a plutôt dit bonjour en me faisant un câlin.

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