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La boite à souvenirs de Thierry Ardisson sur YouTube

Cela fait déjà cinq ou six ans que le compte YouTube de l’Ina téléverse quelques émissions du concept culte Tout le monde en parle, animé par le non moins culte Thierry Ardisson. Diffusé entre 1998 et 2006, ce « show » hebdomadaire programmé en deuxième partie de soirée a vu passer tout le gratin international de l’époque. Il faut dire que l’émission produite par Catherine Barma avait pour elle d’être originale en raison de son humour décalé, son plateau incroyable de diversité et ses « interviews » formatées qui « spectacularisaient la culture », comme l’indiquait le présentateur aux Inrocks en 2013.

Mais l’Ina a décidé, à la fin du mois d’octobre, d’aller encore plus loin en lançant la chaîne « Ina Arditube ». Au programme : un nombre hallucinant d’archives d’émissions et d’apparitions qui ont fait la renommée de l’Homme en noir le plus célèbre du PAF.

« Jean-Luc Maître, mon compère de Descente de police, m’a dit un jour : « La différence entre toi et moi, c’est que toi, tu veux avoir ton nom dans les dictionnaires. Pas faux. La télé est un boulot hyper-éphémère. Une fois que c’est diffusé, c’est évaporé à jamais. […] On a créé [avec l’Ina] quelque chose regroupant pratiquement toutes mes émissions. Celles de TF1, car Gilles Pélisson (le PDG du groupe, ndlr) a donné son accord, celles de Paris Première – Paris Dernière, Rive Droite / Rive Gauche, 93, Faubourg Saint-Honoré -, car Nicolas de Tavernost (le PDG de M6, ndlr) a fait de même. Pour Salut les terriens !, nous avons fait une demande à Canal+ et nous attendons leur réponse… Vous aurez aussi sur « Arditube » des pépites que personne n’avait vues. Il y a notamment une séquence dans laquelle je dompte des tigres dans une cage pour Le gala des artistes, ou mon passage chez Pivot, le climax de ma « life » ! Il y a aussi des pilotes d’émissions jamais diffusées comme Télé Lemoine avec Jean-Luc Lemoine. Mon idée avec « Arditube » est aussi celle de la transmission. Je veux dire aux gens qu’ils peuvent inventer, qu’ils peuvent créer. J’ai donné 35 ans de ma vie à la télé. Le fait que ce soit entreposé quelque part, c’est évidemment une forme de récompense. »

Thierry Ardisson, pour le site PureMédias.

Permettre de (re)découvrir gratuitement trente ans de télévision cruciales pour l’avenir de la culture est déjà extraordinaire, mais elle est rendue encore plus forte grâce à « une playlist » particulière, appelée L’Artitube d’Ardisson. Dans cette liste, Thierry Ardisson lui-même s’exprime face caméra en dévoilant la genèse et les coulisses de ses émissions dont il est le plus fier. On le sait, la réputation provocatrice et « dandy » du présentateur font que ses évocations sont exemptées des moments controversés de l’émission – l’intervention complotiste de Thierry Meyssan du 16 mars 2002 en est un bon exemple même s’il avait lui-même regretté ce moment lors de la dernière émission du programme le 8 juillet 2006. Mais deux mouvements se détachent tout de même de ses interventions : la question d’une « liberté » de montrer qui atteint vite ses limites, et l’obligation de rendre la culture divertissante pour, soi-disant, la faire accepter à toutes les classes socio-culturelles.

Lors de la séquence consacrée à Double jeu (voir ci-dessus), Thierry Ardisson explique clairement que des valets noirs étaient présents à l’image et qu’il a ri au moment où Patrick Timsit s’amusait à toucher les parties génitales de l’un en disant « Pas mal ». L’animateur conclut en disant « ça, on peut plus le faire aujourd’hui ». Au regard de la persona de ce dernier, cette déclaration a deux sens : elle peut être nostalgique d’une possibilité d’humour au demeurant raciste – contrebalancée par une supposée « censure » actuelle – mais elle peut aussi renvoyer de manière plus large à une évolution télévisuelle conséquente au fil des années, et une circonscription temporelle de l’humour. Ainsi, ce retour dans le passé est salvateur : il aiguise une probable critique d’un monde audiovisuel dénué de toute censure dans les années 1980 et 1990. Regarder Thierry Ardisson recontextualiser seul ses émissions en refusant solennellement de vouloir les refaire (à l’exception de Paris Dernière) est aussi un moyen pertinent de garantir un recul, ainsi qu’un régime d’historicité aux images qui nous sont présentées au fil des décennies à la télévision française.

Le second point important est cette question de la subversion culturelle. Comme le précise Ardisson dans la deuxième partie d’une interview foisonnante donnée à PureMedias, le choix d’« inviter la pute et l’archevêque » simultanément n’est pas anodin :

« On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre ! Quand je faisais Houellebecq, Bret Easton Ellis ou Tom Wolfe, tu avais une bimbo avant et un humoriste après. Les téléspectateurs se disaient : « Bon, ça va durer douze minutes. Il fait un peu chier l’Américain, mais on reste ». Et c’était gagné ! Mais si tu ne fais une émission qu’avec des écrivains, personne ne la regardera. Tout le monde en parle, c’était un peu comme la coke. Les gens se disaient : « Bon, allez, ça suffit, je vais me coucher cette fois ». Et c’est pile à ce moment-là qu’il se passait quelque chose dans l’émission et les gens restaient encore. A l’époque, les gens me disaient souvent qu’ils me détestaient : « On se couche à deux du mat’ à cause de toi ! » (rires). Ça, c’était le meilleur compliment qu’on pouvait me faire. L’autre qui m’a beaucoup touché est venu un jour de ma mère. Elle m’a dit (il prend un fort accent méridional, ndlr) : « J’ai vu Tom Wolfe dans ton émission, il est bien ce Tom Wolfe » (rires). Je me suis dit que si ma mère avait découvert Tom Wolfe grâce à l’émission, elle ne devait pas être la seule ! »

– Thierry Ardisson, pour le site PureMédias.

Cette coexistence de personnalités bien distinctes donne à voir les émissions de Thierry Ardisson comme un gigantesque carnaval où défilent philosophes, réalisateurs, hommes politiques et célébrités issues de la télé-réalité. Cette approche plurielle, qu’il a popularisée avec Double jeu au moment où Jean-Pierre Foucault invitait la « jet-set » dans Sacrée soirée, et Bernard Pivot les auteurs dans Bouillon de culture, a profondément modifié le courant de pensée populaire en amplifiant les paradoxes culturels des émissions qui lui succéderont (la curiosité de nouvelles personnalités du monde du livre ou de la politique contre, pour paraphraser Frédéric Taddeï lorsqu’il constate les programmes TV de France Télévisions en 2018, « une baisse de niveau » de la réflexion critique à la télévision par les entretiens formatés et réflexions grivoises). L’Homme en noir septuagénaire le dit lui-même ouvertement dans son Artitube consacré à Tout le monde en parle : le téléspectateur est attiré par cette approche, dirons-nous, « inclusive ».

Enfin, cette spectacularisation a aussi eu un effet hautement métatextuel et prophétique avec son ancien programme Ardimat. Celui-ci poussait les concepts de la « télé-poubelle » à un niveau extrême – grossièrement, le principe était que l’audience devait rester au dessus des 15% des parts d’audience, sinon quoi l’animateur tuait d’une balle dans la tête un caniche nommé Zap présent sur le plateau. Subversion du régime du direct (l’émission était enregistrée mais faisait croire au direct), post-modernisme télévisuel intégral (les reportages diffusés n’avaient aucun autre sens que d’enchaîner les clips), tout ce qui fait le sel de la télévision américaine d’époque, avant même l’arrivée de MTV en France, était déjà présent dans ce programme. Cette parodie de course à l’audience est elle-même remarquée de nos jours par Ardisson, qui explique avoir vu Cyril Hanouna avoir les mêmes réactions pour Touche pas à mon poste, n’ayant aucune hésitation à bouleverser son conducteur pour essayer de rattraper son audimat. Un geste fou, assez punk, et qui pourtant régit la télévision actuelle pour le meilleur et pour le pire.

A la manière de cette chaîne, que peut-on vous conseiller dans « Ina Arditube » ? Tout d’abord, le plus évident est la « playlist » intégrale intitulée L’Artitube d’Ardisson, pour bénéficier d’un point de vue inédit et exclusif de l’animateur sur ses programmes les plus cultes. Ensuite, on ne peut que vous recommander Tout le monde en parle, dont la diffusion des intégrales est prévue tous les samedis à 22h, comme à l’époque sur France 2. Ardimat et la sulfureuse Descente de police sont aussi à découvrir, pour l’ingéniosité de leurs formats. On a déjà parlé de la première citée, mais la deuxième est encore plus folle : une interview musclée où Thierry Ardisson et Jean-Luc Maître, grimés en inspecteurs de police semblant tout droit sortis d’un film noir, intimident et interrogent une célébrité comme s’il était un suspect. Enfin, et c’est peut-être la meilleure création audiovisuelle de la vedette de cet article : le programme Paris Dernière, émission théoriquement libertaire et plastiquement ahurissante, presque du jamais-vu encore aujourd’hui dans l’Histoire de la télévision. En attendant son probable retour sur le service public, proche sur le papier de son ancien concept Autant en emporte le temps, on peut dire que toute cette transgression, dans ses qualités et ses défauts, c’était Thierry Ardisson.

Par Tanguy Bosselli

Rédacteur en chef adjoint du Grand Oculaire. J'attends rien des hommes à part Shenmue.

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