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Critique – Bronx (Olivier Marchal, 2020)

« – Qu’est-ce qui fait qu’on est un homme, Monsieur Lebowski ? Est-ce la capacité d’agir toujours à bon escient ? À n’importe quel prix ? Est-ce que c’est ça qui fait qu’on est un homme ?

– Oui, ça et une paire de testicules. »

(D. Huddleston et J. Bridges, The Big Lebowski (1998), écrit par E. et J. Coen)

Losque j’ai vu Bronx, le nouveau film d’Olivier Marchal disponible sur Netflix depuis le 30 octobre, je me suis dit qu’il avait peut-être pris un poil trop au sérieux cet axiome relativement cynique de sa Dudeness. Mais attention, avant d’entrer dans le vif du sujet, je tiens à dire que j’ai personnellement beaucoup de respect pour l’ambition cinéphilique et populaire portée par le cinéma de Marchal, que ce soit au travers de films relativement réussis (36 quai des Orfèvres, Carbone) que de propositions beaucoup plus fragiles, voire franchement ratées (MR 73). Alors oui, son cinéma ne fait jamais vraiment dans la dentelle, aussi bien en termes de dramaturgie que de caractérisation des personnages, masculins comme féminins d’ailleurs. Oui, Marchal a également du mal à contenir l’emphase de sa mise en scène, si souvent décriée par la critique (à tort), chez lui ou ailleurs. Et oui, ses films sentent un peu (beaucoup) le bonhomme. Mais dans tous les cas, on ne peut lui retirer le fait qu’il entreprend chacune de ses propositions avec une sincérité absolue, presque cathartique même, avec un soin particulier apporté à la photographie et à la mise en scène. Marchal a un point de vue, un style, un discours, et rien que pour cela, il marquera, qu’on le veuille ou non, l’histoire du polar français.

C’est ainsi qu’après deux « films de voyous » avec Les Lyonnais (2011) et Carbone (2017), le réalisateur souhaitait revenir au « film de flics » à la 36 quai des Orfèvres, démarche qu’il estimait nécessaire, en réponse à la défiance qu’il perçevait depuis quelques années à l’égard des hommes qu’il admire. Soit, au moins il est sincère, et c’est tout à son honneur. Bronx raconte donc l’histoire de Richard Vronsky (Lannick Gautry), un chef d’équipe de la BRI de Marseille, qui face à la guerre des gangs sévissant en ville et à la corruption de plusieurs de ses collègues, décide de prendre les choses en main avec son équipe pour contrecarrer un énorme réseau de traffic de drogue. Beaucoup de personnages, beaucoup d’enjeux (qui est corrompu ? Qui couche avec qui ? Qui est impliqué dans quoi ?), on s’y perd un peu, mais le microcosme de gueules burinées à la Marchal est bien de retour : Lannick Gautry donc, Kaaris, Stanislas Merhar, David Belle (oui oui, celui de Banlieue 13), Moussa Maaskri (qui avait déjà joué dans MR 73 et Carbone), Francis Renaud (qui a joué dans tous les films de Marchal), Jean Reno, Gérard Lanvin, ou bien encore Claudia Cardinale. Beau casting donc, capté à l’image par un réalisateur encore une fois fétichiste des visages enfumés par la clope, sculptés par la sueur, et gominés par une hygiène de vie relativement douteuse. À ce titre, la deuxième séquence du film laissait présager du meilleur, l’échange de regard entre Gérard Lanvin, vieux voyou sur le point de passer le reste de ses jours derrière les barreaux, et Lannick Gautry, « flic au grand coeur » qui ne peut lui refuser un dernier au revoir à sa femme en phase terminale, constituant un moment de cinéma assez bouleversant. Tout le monde parle comme Christian Bale dans Batman, ça s’insulte façon bonhomme en concluant certaines phrases par un sourire ou un rire gras, mais cette seule séquence d’au revoir, et ce plan sur le visage de Gautry laissant couler une larme sur sa joue, nous rappelle que Marchal sait encore faire du cinéma. Et puis… il y a la suite.

Petit à petit, on comprend que chaque personnage est en effet caractérisé de façon très « synthétique » (en gros, un personnage masculin = une énorme paire de balloches), chacun troquant ses dialogues contre une série de « punchlines » hyper caricaturales, avec encore une fois ce timbre de voix hyper grave quasi systématique, qui fait rire malgré lui. Et quoi qu’on en dise, il n’était pas dans les habitudes de Marchal de proposer des personnages aussi mal écrits, troquant ses digestions de héros de Michael Mann contre un bande d’actioners pas très finauds. La plupart des ressorts dramaturgiques du film peut se résumer par le schéma suivant :

1) provoc’ virile ;

2) déchaînement de violence ;

3) vengeance débile et irréfléchie ;

4) « ouais mais il est flic c’est un bon gars, tu peux pas le faire plonger » ;

5) une nouvelle vengeance.

En somme, c’est plus ou moins le motif cher à Marchal du « flic qui bascule alors qu’il veut retrouver son honneur », mais en version hommes de cavernes.

Un autre souci, qui s’inscrit dans le prolongement de celui que je viens de vous exposer, et que ces personnages parlent finalement plus qu’ils n’agissent. Autrement dit : le film est assez avare en séquences d’action. Ce qui est vraiment dommage, compte tenu du fait que Marchal retrouve un peu de sa superbe lorsqu’il déploie ses scènes de fusillades, toujours aussi efficaces, avec en prime un surplus de violence graphique assez inédit dans son cinéma (hormis dans Braquo peut-être). L’impact des balles se fait sentir, le bruit des armes est assourdissant, le sang coule beaucoup, le montage cut reste relativement lisible, et du coup, on en vient à regretter de ne pas avoir plus de ces moments de pure action à se mettre sous la dent. Notons par exemple la très bonne scène d’infiltration au domicile d’un malfrat, qui, à poil, arrive à sauter par la fenêtre pour s’échapper. Tenu en joue, il lève les mains, dissimulant ainsi le flingue qu’il tient avec son menton, et qu’il lâche en le rattrapant d’une main pour canarder les deux flics qui le visent. La scène est tendue, triviale, mais aussi, il faut le dire, hyper cool, avec un effet ralenti lorsque le fameux malfrat rattrape son arme d’une main.

L’autre « gros morceau » du film, c’est le braquage d’une scène de traffic de drogue par des membres de la BRI, où la encore, ça canarde assez dur. Marchal a une ambition esthétique certaine avec cette scène, jouant sur la colorimétrie pour ne laisser apparaître que le noir, le blanc, et le rouge du sang qui coule. Intention louable, si elle ne se doublait pas d’une perte cruelle d’informations visuelles, comme si l’on avait appliqué un filtre à la va-vite sans soigner les textures. Cette erreur résume tout le manque de finesse du film de Marchal, aussi bien dans le fond que dans la forme. Là où TOUS ses films précédents présentaient une image soignée, stylisée et élégante, celle de Bronx bave souvent, aussi bien dans ses couleurs chaudes que ses couleurs froides. Comme si l’étalonneur avait décidé de gérer les couleurs du film sur son iPhone avec un seul doigt. Ce n’est même pas une question d’emphase, mais simplement un souci d’avoir une image relativement propre à regarder. Incompréhensible donc, car encore une fois, Marchal est quelqu’un qui, à ce niveau de la mise en scène, a vraiment le souci de bien faire.

Bref, Bronx est une très grosse déception, tombant presque dans l’auto-pastiche balourd, et constitue à ce titre l’oeuvre la plus faible du cinéma de Marchal. Nous vous conseillons donc plutôt de voir ou revoir 36 quai des Orfèvres, Carbone ou même Les Lyonnais, tous disponibles à la location sur Canal VOD, Apple TV ou Orange VOD.

Note : 1.5 sur 5.

Sorti sur Netflix le 30 octobre 2020, réalisé par Olivier Marchal, avec Lannick Gautry, Stanislas Merhar, Kaaris.

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