Catégories
sorties terrestres

Critique – Rebecca (Ben Wheatley, 2020)

Souvent sujets à débats, les films de Ben Wheatley ont au moins le mérite de ne jamais laisser indifférent. Son dernier film ne pouvait déroger à la règle. Et pour cause ! Adapter l’oeuvre de Daphne du Maurier, Rebecca, est un défi de taille. Tout d’abord parce que la proposition romantico-gothique du texte, scindant socialement les deux amoureux, est un modèle du genre. Ensuite, parce que Ben Wheatley n’a jamais eu besoin d’affronter un récit enamouré comme celui-ci, plastiquement sémillant et surtout luttant constamment entre tension et lyrisme. Et enfin, parce que Ben Wheatley passe entre autres derrière David O. Selznick et Alfred Hitchcock, dont leur création fut récompensée de l’Oscar du meilleur film. Ainsi, une vraie question se pose : à quelle place cette nouvelle adaptation peut-elle s’installer ?

La réponse est aussi complexe qu’indécise. Tout d’abord, parce que Ben Wheatley est un démiurge, aussi appréciable soit-il. Toujours fasciné par la tension entre les classes dans une réalité qui se brouille et s’obscurcit, le réalisateur britannique s’appuie, à l’instar de Hitchcock, sur la question du souvenir et de la projection. Certes, le travail de George Barnes en 1940 est plus flatteur, parce qu’il possède un cachet artisanal reconnu et une beauté esthétique reconnaissable entre mille. L’exploitation d’écrans ou surfaces vitrées pour y instaurer des reflets (miroir d’un fantasme) en ont d’ailleurs fait sa réputation esthétique (au sens panthéiste du terme – la focalisation interne règle ses projections sur les on-dits et les souvenirs, convergence entre passé et présent) Wheatley quant à lui reste enfermé dans un ensemble de « CGI » pour représenter le château de Manderley. 

Au contraire de Maurier, dont la construction en flash-backs s’abandonne au profit d’une description enivrée, Wheatley reste en permanence dans l’optique du souvenir d’un temps révolu et honni. D’une part, parce que des visions d’horreur naissent des nuits au château (la scène où Lily James semble s’enfoncer dans un sol végétal qui l’éloigne de Maxim lors d’un cauchemar). D’autre part parce que le film n’a de cesse de dérégler son montage et en y signifier de nouveaux indices narratifs et thématiques à l’intérieur des séquences, par effets d’aller et retour sur des éléments précisés en amont. Cela étaye le premier chapitre du roman originel, aussi basé sur cette structure mais rapidement délaissée. Evidemment, le film n’est pas d’une très grande finesse avec ces procédés, mais il a la qualité d’exploiter de manière totale la grande artificialité de son schéma narratif quitte à être programmatique.

Mais au fond, peut-on tout pardonner à travers ce système d’imagerie malgré le sens qu’il revêt ? Il faut dire que Rebecca reste quand même à l’origine une oeuvre qui vient relever une question sociale en son sein. La narratrice anonyme, une femme donc, issue de la classe populaire et orpheline, se retrouve mariée à un homme venant de la haute bourgeoisie. Dans le roman, ce déplacement conséquent de sa classe sociale se base sur sa réflexion une fois en contact avec De Winter. Elle se met à réviser tout le mécanisme des artisans qu’elle imaginait à la merci des gens haut placés. Tout en élégance et non exempt d’emphase, Daphne du Maurier appuie ce surclassement par un mode de pensée variant chez elle. Elle pense sans cesse à cet artisan, ce tailleur, sa vie en parallèle aux services offerts à ceux qui le rémunèrent. Cet oubli progressif vient alors la détacher de ses archétypes initiaux pour l’installer à la place du rôle-titre. Ce brusque ascenseur social ne reste contesté que par Mme Danvers (Kristin Scott Thomas, plus amusante que profondément inquiétante), qui la remet en permanence à sa place. 

Or, chez Ben Wheatley, la question sociale ne se résume qu’en de petits détails comiques, grotesques, le tout pour le pire et pour le meilleur. De la maladie punitive et peu ragoutante de Mrs Von Hopper qui sert d’élément perturbateur, aux huîtres commandées tôt le matin par la protagoniste qui ne connait aucun code de ce nouveau monde, la question sociale est constamment réduite en un défilé potache assez inconséquent et moins pervers que la mécanique rationnelle de Maurier. Difficile également de ne pas évoquer les courtes focales utilisées en contre-plongée pour en signifier ce rapport à l’étrangeté aussi puérilement que vainement. Ajoutons à cela la difficile alchimie entre Armie Hammer – rarement été aussi faible – et Lily James et toute cette idée d’accession à un nouveau monde par substitution semble encore une fois peu creusée. Et c’est dommage, parce que comme dit plus haut, Rebecca estampillé 2020 avait toutes les cartes en main pour assumer une relecture contemporaine d’un mythe littéraire dont les interrogations en filigrane restent d’une formidable modernité. La marche était peut-être trop haute…

Sorti le 21 octobre 2020 sur Netflix, réalisé par Ben Wheatley, avec Lily James, Armie Hammer, Kristin Scott Thomas.

Note : 2.5 sur 5.

Par Tanguy Bosselli

Rédacteur en chef adjoint du Grand Oculaire. J'attends rien des hommes à part Shenmue.

Une réponse sur « Critique – Rebecca (Ben Wheatley, 2020) »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s