Catégories
garage critique sorties

Critique – Petit Vampire (Joann Sfar, 2020)

À l’image du Petit Prince de Saint-Exupéry – que Joann Sfar avait d’ailleurs adapté en bande dessinée – ou du Peter Pan de J.M. Barrie, Petit Vampire est de ces personnages dont l’innocence est impérissable. Celle-ci permet de questionner les absurdités du monde des adultes, et c’est d’ailleurs en adoptant ce regard volontairement candide que Sfar n’a cessé tout au long de sa carrière de questionner nos présupposés, révélant par là même toute la beauté et l’innocence de figures qui jusqu’alors étaient cantonnées à l’altérité pure et dure. Ce n’est donc pas un hasard s’il a choisit Petit Vampire comme sujet d’une nouvelle adaptation animée de son oeuvre dessinée, ce personnage catalysant bon nombre de ses obsessions thématiques et cinéphiliques.

Monstres et cinéphiles

L’histoire du film suit la trame du premier tome de la bande dessinée : Petit Vampire vit dans une maison hantée, en compagnie de ses parents et d’une bande de monstres aussi farfelus qu’attachants. Après 300 ans passés à avoir 10 ans, il commence à trouver le temps long, et souhaite aller à l’école pour se faire de nouveaux copains. Ses parents lui interdisent néanmoins de sortir de la maison, afin de le protéger du monde extérieur qu’ils jugent trop dangereux. Décidé à prendre des risques, Petit Vampire leur désobéit, et fait la connaissance de Michel, un garçon solitaire vivant avec ses grands-parents. Leur amitié va attirer l’attention du Gibbous, un vieil ennemi sur les traces de Petit Vampire depuis plusieurs années.

En pensant son histoire comme un conte dont les monstres sont les personnages principaux, Sfar questionne de nouveau notre rapport à l’altérité, et nous invite ainsi à porter un regard nouveau sur ces créatures que l’on a trop souvent réduites à leur apparence repoussante. L’idée n’est pas nouvelle : avant Sfar, Tim Burton ou Guillermo del Toro avaient déjà livré d’incroyables déclarations d’amour aux monstres et à l’imaginaire en général, au travers d’objets cinématographiques aussi remarquables qu’Edward aux mains d’argent ou bien encore Hellboy II. Cela ne rend pas pour autant le projet de Sfar caduque, précisément parce qu’il a l’intelligence d’incarner cette obsession par des idées qui ne font sens qu’au travers du médium cinématographique.

Gros consommateur des films de monstres du studio Universal, des productions de la Hammer et des séries B italiennes de la grande époque, Joann Sfar a ainsi profité de l’excentricité de son matériau d’origine pour inclure dans son adaptation de nombreux références aux oeuvres les plus emblématiques du cinéma fantastique et d’horreur. Au-delà de l’hommage, ce choix permet de questionner le rapport de fascination que nous avons à l’égard de ces figures mythiques, de comprendre ce qu’elles révèlent de nous, et surtout, ce qu’elles révèlent des personnages du film. En effet, les monstres peuplant la maison de Petit Vampire ne supportent pas la lumière du jour. Par conséquent, ils passent une bonne partie de leur temps à regarder des films d’horreur dans une vieille salle de cinéma. De vrais monstres cinéphiles, auxquels nous, spectateurs du film, nous nous identifions forcément, alors mêmes que ceux-ci s’identifient aux monstres de cinéma qu’ils sont en train de regarder. Cette mise en abîme est l’un des grandes trouvailles de Petit Vampire, précisément parce qu’elle interroge l’acte même de regarder un film, le rapport d’identification que cela implique, ainsi que la possible béance entre ce qui apparaît à l’écran et ce qui est dans la réalité.

Morts vivants

Ce souci de subvertir notre point de vue s’incarne également dans le fait que Sfar veuille rendre le champ du monde des morts systématiquement foisonnant, un peu à la façon d’un Miyazaki en animation ou d’un Del Toro en prise de vue réelle. La filiation avec l’animateur japonais est peut-être plus évidente, Sfar ayant à coeur de rendre le microcosme aussi vivant que le macrocosme, et le monde des fantômes aussi éveillé que celui des humains. Son film est ainsi peuplé par un abondant bestiaire fantastique, fantômes, goules, et autres monstres de Frankenstein ne cessant d’apparaître dans le moindre recoin du cadre.

La limite de la mise en scène de Sfar réside peut-être dans sa relative rigidité : les plans sont souvent fixes, car ils laissent le monopole du mouvement aux personnages qui s’agitent à l’intérieur du cadre. Dès lors, on peut parfois avoir l’impression de voir une BD animée, qui ne profite pas entièrement de la liberté permise par l’animation afin de faire totalement disjoncter la mise en scène, ou en tout cas, de la faire correspondre à ce qui se passe à l’intérieur du cadre. Le film n’en demeure pas moins extrêmement soigné, attachant, et surtout, pensé en tant qu’objet cinématographique à part entière. Sfar est un réalisateur précieux, et il en fait une nouvelle fois la preuve avec Petit Vampire.

Sorti le 21 octobre 2020, réalisé par Joann Sfar, avec Camille Cottin, Jean-Paul Rouve, Alex Lutz.

Note : 3 sur 5.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s