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Critique – Petit Vampire (Joann Sfar, 2020)

Pour les lecteurs et lectrices de bande dessinée qui ont aujourd’hui la vingtaine, Sfar est un auteur important, ou tout du moins quelqu’un d’incontournable. Fortes de leur succès public et critique, bon nombre de ses bandes dessinées ont progressivement envahi les bibliothèque de collèges et de lycées, accompagnant les quelques avides d’imaginaire pendant toute leur enfance puis leur adolescence, en sachant toujours, à chaque âge, trouver le ton juste. Traditionnellement, on commençait avec Petit Vampire, ses monstres gentils et ses blagues scato ; puis on enchaînait plus tard avec les différentes (et incroyables) sagas d’heroic-fantasy de l’univers « Donjon », ou bien avec sa magnifique adaptation du Petit Prince. Venaient enfin Grand Vampire, Le Chat du Rabin, Socrate le demi-chien ou Les Olives Noires, avec à chaque fois cette finesse du questionnement faussement candide éveillant la réflexion du lecteur ou de la lectrice, sans jamais lui assener d’ordre quelconque. Sfar était là pour nous inciter à nous questionner sur le monde qui nous entoure, et, pourquoi pas, s’émanciper des conventions sociales absurdes que celui-ci ne cesse d’imposer comme des évidences. Petit Vampire, comme Le Petit Prince avant lui, est de ces personnages dont l’innocence et l’ingénuité sont innées, voire dans son cas personnel, éternelle. On peut penser au Peter Pan de J.M. Barrie, qui est, avec Nosferatu, la principale influence de Sfar pour Petit Vampire. Soit deux figures dionysiaques, gourmandes de vie (pour Peter Pan) ou de mort (pour Nosferatu), qui déterminent chacune l’intuition libertaire de Petit Vampire.

Ce n’est donc pas un hasard si Sfar, après avoir adapté son Chat du Rabbin en 2011, choisit Petit Vampire comme nouvelle adaptation animée de son oeuvre dessinée. Le personnage éponyme est en effet le plus représentatif de son univers, de ses obsessions, et aussi et surtout, de ses influences cinéphiliques. « Moi, ce que j’aime, c’est les monstres ». La phrase est d’Emil Ferris, mais elle pourrait tout à fait être de Joann Sfar. Gros consommateur des films de monstres Universal, des productions de la Hammer et des séries B italienne de la grande époque, le réalisateur a ainsi profité de la diégèse proprement fantastique de son matériau d’origine pour y inclure d’innombrables hommages plus ou moins explicites, faisant de son film un véritable pot-au-feu de références cinéphiliques. Ce choix ne relève pas seulement de la simple générosité gratuite, car il reflète une piste narrative et thématique passionnante, à savoir celle du monstre cinéphile. Logique : vu que les monstres ne supportent pas le jour, ils passent forcément une partie de leur temps dans une salle de cinéma, à regarder des films où ils questionnent les figures censées les représenter. Avec ce simple motif, Sfar touche déjà au coeur du propos de son film : lorsque le personnage de Marguerite se plaint que les monstres perdent toujours dans les films, elle met en avant la question de l’identification, donc de la représentation, et donc des conventions. Chez Sfar, les monstres aussi sont « gentils », les apparences n’ayant jamais le monopole du bien ou du mal. Une belle idée de cinéma.

L’histoire du film suit quant à elle la trame du premier tome de la bande dessinée, à savoir celle de Michel, un petit garçon dont les parents sont morts, qui va rencontrer un petit vampire dont les parents sont morts-vivants. La métaphore est simple (traiter le deuil via la figure de l’ami fantôme), et « simple » n’est pas un gros mot. Sfar pense son histoire comme un conte, même si les personnages principaux restent les monstres. En sommes un « film d’horreur pour enfant ». Tous le réseau symbolique du récit, encore une fois assez explicite mais bien pensé, est également en accord avec les thèmes et obsessions précitées : les monstres adultes vivent cloitrés dans une maison protégée par un champ d’énergie, tandis que les monstres enfants ou infantiles ne cessent de grouiller dans les sous-sols, voire même, dans le cas de Petit Vampire, de vouloir sortir afin de découvrir le monde. Bref, le fond du film est en soi inattaquable, car répondant avec justesse à tous les enjeux qu’il met en place.

C’est peut-être au niveau de la forme que Sfar n’arrive pas à concrétiser cinématographiquement toute l’excentricité de son matériau originel. Non pas que le film soit moche, bien au contraire. Sfar et son équipe se donnent énormément de mal pour rendre le champ systématiquement foisonnant, un peu comme le ferait un Miyazaki en animation ou un Del Toro en prise de vue réelle par exemple. La filiation avec l’animateur japonais est peut-être plus évidente, Sfar ayant à coeur de peupler son film de petites créatures fantomatiques aux grands yeux foncés, rappelant les kodama de Princesse Mononoké (1997), dans l’optique, encore une fois, de rendre le microcosme aussi peuplé que le macrocosme. La limite de la mise en scène de Sfar, sur ce film, réside plutôt dans la trop grande rigidité du point de vue. Autrement dit : les plans sont souvent fixes, laissant le monopole du mouvement aux personnages qui s’y agitent. Dès lors, on peut parfois avoir l’impression de voir une BD animée, qui ne profite pas de la liberté permise de l’animation pour faire disjoncter la mise en scène. Presque comme si Sfar avait pensé son découpage comme pour un film live, où les textures, couleurs et lumières auraient totalement compensées la relative fixité de la mise en scène. Du coup, il manque ce soupçon de fantaisie de l’animation ou d’ébahissement de la prise de vue réelle pour que le film soit une véritable réussite. L’ouvrage n’en demeure pas moins sympathique, soigné, bien pensé, et aussi et surtout, extrêmement louable dans ses intentions. En espérant que The Magical Society, le nouveau studio de Joann Sfar, puisse persévérer dans ce cinéma de monstre qui manque tant à la France, et dont elle a tellement envie, consciemment ou non.

Sorti le 21 octobre 2020, réalisé par Joann Sfar, avec Camille Cottin, Jean-Paul Rouve, Alex Lutz.

Note : 3 sur 5.

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