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Critique – Peninsula (Sang-ho Yeon, 2020)

Sang-ho Yeon avait fait grand bruit au moment de la projection de Dernier train pour Busan au Festival de Cannes 2016. Autant le dire tout de suite, nous sommes divisés à la rédaction sur l’admiration que peut provoquer ce long-métrage. Cependant, force est d’admettre qu’il parvient à distiller sur les rails convenus du survival-horror à base de zombies un propos pas déplaisant sur l’individualisme national. La seule séquence du lavage de mains, lorsque le protagoniste s’aperçoit que la société pour qui il a voué fidélité est responsable de l’épidémie mutagène, parvient à relever nos paupières engourdies par l’absence d’originalité de tout le reste du film. Pas de surprise, pas de grande révélation sur le monde, mais un savoir-faire indéniable et le souvenir de séquences spectaculaires qui flattent l’oeilleton étaient au programme. Evidemment, on attendait Peninsula un peu au tournant. La morosité du confinement a même été chassée l’espace d’un instant, le temps d’une courte bande-annonce qui promettait une approche digne du travail de George Miller. Tous les voyants étaient au vert, la garde était baissée pour accueillir cette nouvelle troupe aux prises avec des infectés. Malheureusement, la réalité est toute autre.

Tâchons avant tout d’être justes : non, Peninsula n’est pas le plus mauvais film qu’il ait été donné de voir cette année. D’une part, parce que j’avoue avoir des plaisirs déviants – mais c’est pas le sujet. D’autre part, parce que Yeon sait créer un vrai ludisme dans sa mise en scène. A la manière d’une variation de gameplay dans un jeu vidéo, Peninsula parvient à organiser les différentes actions des personnages à travers un simple report de point qui vient insuffler une nouvelle dynamique au cadre. Prenons notamment la scène de sauvetage vers la trentième minute du long-métrage : deux enfants sont à bord d’une voiture. L’un des chérubins conduit le véhicule, le deuxième provoque une diversion des zombies pour se frayer un chemin avec un outil télécommandé et clignotant. Le système formel du film est acté : toute action effectuée n’a de sens esthétique que si elle est interprétée par le prisme du personnage qui la fait. Cela provoque une cohésion et une cohérence qui ne passe que par le mouvement. Un choix cinétique qui ne réinvente pas la roue mais qui a le mérite d’offrir un vrai potentiel à sa réalisation.

Toutefois, il faut se l’avouer : il s’agissait du seul point positif du long-métrage. Si les personnages ont une raison d’exister par leurs actions, ils ne sont rien de plus que de vulgaires fonctions écrasées par un « set-up / pay-off » balourd. Le trop grand nombre d’actants est aussi une raison du manque complet de profondeur du récit et de la caractérisation de chacun. Seul Jung-seok, protagoniste du récit, n’a le droit d’avoir un regard incarné ; tous les autres sont expédiés par une seule ligne de présentation. Tant et si bien que quand certains personnages meurent, ils ne suscitent rien chez le spectateur.

Certains déploraient la pauvreté visuelle abyssale du film, obligée de se soumettre à de l’imagerie virtuelle inaboutie pour explorer un horizon impossible à tourner en réel avec aussi peu de budget. Sur ce point, en effet, le film n’est pas très beau, mais difficile de lui en tenir rigueur quand les scènes à l’origine de cette intervention de CGI sont avant tout catastrophiques. En fin de séance, je me disais que le film ne tenait pas la distance avec son prédécesseur. Aujourd’hui, je pense que le film ne tient la distance avec… aucun autre. Explications : Peninsula est un immense ramassis de citations, allant de celles historiques (la crise de Corée, la question des flux migratoires et de la pollution de masse) à celles cinématographiques (George Miller, Steven Spielberg, Romero…). La conséquence d’une telle motivation est que chaque information hypertextuelle doit être menée à son terme, avoir une finalité qui interviendrait au bout du schéma actantiel pour ne pas paraitre prise au piège des carrefour d’influences.

Point de tout cela : Song-Ho Yeon semble vouloir « internationaliser » ses intentions et affadir tout ce qui a trait à la culture et à la géopolitique de la Corée avec ses pays limitrophes. Que se passe-t-il alors ? Pas grand chose, le réalisateur récitant bêtement différentes informations qu’il a pu relever durant la production de son nouveau-né sans tenter d’en explorer les immenses portées politiques qu’elles auraient pu susciter. Les références à Miller ne paraissent même plus être des influences mais un bête recopiage. Finalement dénué de toute substance, Peninsula ne reste qu’une montagne russe moche et idiote, aux enjeux aussi inconséquents que la teneur de ses personnages. Il se voulait être dans la veine de Mad Max Fury Road, il ne sera que le cousin d’Astérix aux Jeux Olympiques.

Sorti le 21 octobre 2020, réalisé par Sang-ho Yeon, avec Dong-won Gang, Do-Yoon Kim, Jung-hyun Lee, Hae-Hyo Kwon.

Note : 1.5 sur 5.

Par Tanguy Bosselli

Rédacteur en chef adjoint du Grand Oculaire. J'attends rien des hommes à part Shenmue.

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