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Critique – Lupin III : The First (Takashi Yamazaki, 2020)

Tandis que les majors ne cessent de repousser la sortie de leurs grosses productions d’action-aventure à 2021/2022, la sortie de Lupin III : The First peut apparaître comme une bouffée d’air frais post-Tenet pour les aficionados du genre. On pourrait même inclure dans cette population les exploitants qui, rappelons-le, continuent d’assurer tant bien que mal une programmation aussi riche et diversifiée que possible, même si la diffusion sur grand écran du film de Takashi Yamazaki peut apparaître comme une prise de risque non négligeable. En effet, le personnage éponyme du film reste relativement peu connu dans l’hexagone, malgré sa filiation explicite avec Arsène Lupin, l’incontournable gentleman cambrioleur né de la plume de Maurice Leblanc en 1905.

Créé en 1967 par Monkey Punch (pseudonyme de Kazuhiko Katō), Lupin III est en effet le produit d’un syncrétisme détonant entre les cultures populaires du monde entier. Il y a l’influence de la France donc, avec l’admiration de l’auteur pour les ouvrages de Leblanc, d’Alexandre Dumas, et les films de Jean-Paul Belmondo ; celle des Etats-Unis ensuite, avec la série Mission : Impossible (1966), puis plus tard Columbo (1968) ; celle de la Grande-Bretagne également, avec les romans d’aventure de Robert Louis Stevenson et les intrigues policières d’Agatha Christie ; celle du Japon enfin, via les médiums manga/anime, mais aussi au travers du personnage de samouraï Goemon Ishikawa XIII, collègue de cambriole du héros et descendant d’un bandit japonais semi-légendaire. D’innombrables mangas, sept séries télé, et pas moins de onze longs-métrages (en incluant celui de Yamazaki) : Lupin III, longtemps « connu » en France sous le nom d’Edgar de la Cambriole pour cause de problèmes de droits, a traversé les années et les supports jusqu’à devenir un personnage culte sur l’archipel nippon. L’un des sommets de la saga est bien évidemment le film de Miyazaki Le Château de Cagliostro (1979), encore aujourd’hui considéré comme l’un des meilleurs films d’animation et d’aventure de toute l’histoire du cinéma. Allons même plus loin : Lupin III n’est jamais vraiment revenu de Cagliostro.

C’est également le cas du réalisateur Takashi Yamazaki, technicien en effets spéciaux et réalisateur « faiseur » relativement sérieux, qui voue une admiration sans borne pour le film de Miyazaki. Que ce soit dans la caractérisation visuelle et dramaturgique des personnages (notamment l’altruisme et l’assagissement significatif de Lupin III par rapport aux séries), ou bien dans la chorégraphie des scènes d’action (notamment la séquence de course poursuite dans les montagnes), Cagliostro apparaît comme un sommet indépassable, presque écrasant, à partir duquel toute oeuvre estampillée « Lupin III » se doit d’inventer ou de réinventer sa propre grammaire. Yamazaki cite également Spielberg (Indiana Jones), Moebius (qui était d’ailleurs l’une des inspirations essentielles de Miyazaki), et plus largement la bande dessinée française comme des influences fondamentales pour son film, qui se veut à l’image de son héros, soit, encore une fois, un syncrétisme de ce qui peut se faire de mieux dans la culture populaire des années 70 et 80. En termes de références, le film est donc « à sa place ».

À la hauteur de ses propres capacités de cinéaste, Yamazaki semble aussi soucieux de retrouver les racines pulp du matériau qu’il adapte. On pense par exemple à la scène de course-poursuite sur le périphérique parisien, assez réjouissante dans la chorégraphie qu’elle déploie, usant de la liberté illimité de l’animation pour jouer avec la plasticité et la souplesse de ses personnages. Lupin III, qui ne se bat jamais, évite les coups comme une anguille, glisse d’un endroit à l’autre en bravant les lois de la physique, et malmène les hommes de l’inspecteur Zenigata en provoquant de situations rocambolesques. Exemple : une voiture de police sciée en deux à coup de sabre, dont les deux parties détachées ne tiennent qu’avec une « guirlande » de policiers se tenant les uns les autres. Cette séquence est sans doute la meilleure du film, et condense toutes les références précitées pour former un tout « cohérent » par rapport aux racines de la saga. L’enchaînement dramaturgique du braquage, de l’évasion puis de la fuite peut ainsi rappeler Mission : Impossible, les postures flegmatiques de Lupin III, en tout point semblables à celles prises par le personnage depuis ses origines, évoquent celles du Bebel des années 80, et l’outrance presque carnavalesque de la chorégraphie renvoie quant à elle aux trouvailles du film de Miyazaki, soit la profusion de personnages en mouvement dans le champ, la chorégraphie spectaculaire des accidents de voiture, les couleurs vives de celles-ci et des vêtements, etc. Notons également la pertinence du choix de l’animation 3D, qui ne peut être réduit à une seule volonté d’exportation internationale du film, l’alliance entre le photoréalisme des décors et la plasticité post-anime des personnages offrant un résultat plutôt réussi. Monkey Punch disait que la principale force de ses personnages venait du fait qu’ils étaient presque immédiatement identifiables dans leurs traits et leurs mouvements. C’est le cas dans le film de Yamazaki, parfois presque au détriment de la dramaturgie, les personnages étant strictement cantonnés à leur caractérisation d’origine, sans aucune innovation ni prise de risque. Autrement dit : Yamazaki n’apporte pas de vision autre que le respect, propre et soigné, de ce qui caractérise fondamentalement la saga qu’il adapte.

C’est là la principale limite de Lupin III : The First : Le film est « à sa place », est peut-être même un peu trop. Yamazaki n’est ni Miyazaki, ni Spielberg, si bien que la comparaison du film avec les oeuvres auxquelles il fait inévitablement référence le dessert nécessairement, faute de vision, encore une fois. Cela vaut pour la mise en scène comme pour l’intrigue, centrée sur un mystérieux « journal de Bresson », convoité par Lupin III pour la beauté du sport (son grand-père n’ayant jamais réussi à le dérober), et par une bande de néo-nazis en raison de son supposé pouvoir. Le contexte franco-européen de l’intrigue – nécessairement moins exotique pour nous que pour le public asiatique – couplé à la sous-intrigue grillée d’avance de « qui est la vraie coupable », peut rappeler le cheminement narratif d’un récit à la Agatha Christie, tandis que les péripéties aux quatre coins du monde du troisième acte renvoient plus spécifiquement aux ouvrages pulp et bande dessinées underground des années 70 et 80. Tout est là, tout est cohérent, mais rien ne transcende les références d’origine. Le film se donne beaucoup de mal à refléter le syncrétisme culturel de son personnage, mais échoue à élever son récit au même niveau de liberté anarchique que celui qui caractérise son héros. 

À bon entendeur : le film n’en reste pas du bel ouvrage, Yamazaki profitant de la coolitude absolue de Lupin III pour livrer un épisode certes conventionnel, mais généreux dans son plaisir de l’invraisemblance quasi enfantine, ainsi que dans les références picturales qu’il invoque (pour les fans de Metal Hurlant que nous sommes, les vingt dernières minutes, qui lorgnent clairement du côté de Moebius voire de Druillet, ne peuvent que nous faire plaisir). En ce sens, et sans doute à défaut d’avoir vu quoi que ce soit d’autre de vraiment intéressant dans le même genre ces derniers mois, Lupin III : The First est peut-être l’un des films d’aventures les plus sympathiques présentés en 2020. Plaisant, mais rien de plus.

Sorti le 7 octobre 2020, réalisé par Takashi Yamazaki, avec les voix françaises de Maxime Donnay, Adeline Chetail, Rémi Barbier.

Note : 3 sur 5.

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