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Critique – Drunk (Thomas Vinterberg, 2020)

Présenté comme une ode à la liberté et à l’insouciance face à la morosité aliénante du quotidien, Drunk était une véritable bouffée d’oxygène à l’heure où nous devions mettre nos vies entre parenthèses, et modérer tant bien que mal notre amertume. Après sa très bonne incursion dans le sous-marin Kursk en 2018, le réalisateur danois Thomas Vinterberg retourne ici à la grammaire de son pays natal, et par la même, se réapproprie d’une nouvelle manière les motifs qui caractérisent son cinéma (voir notre dossier), pour livrer une oeuvre somme et cohérente. Drunk raconte ainsi l’histoire de quatre profs de lycée quinquagénaires qui, quelque peu anesthésiés par leur quotidien répétitif, décident de mettre en pratique la théorie d’un psychologue norvégien, selon laquelle il manquerait à l’homme 0,5 grammes d’alcool dans le sang pour être heureux et épanoui. Un groupe qui chercher à s’émanciper de sa zone de confort, en s’imposant des règles contre la bienséance propre aux valeurs dominantes ? Pas de doute, nous sommes bel et bien dans un film de Vinterberg. 

Présenté comme une ode à la liberté et à l’insouciance face à la morosité aliénante du quotidien, Drunk était une véritable bouffée d’oxygène à l’heure où nous devions mettre nos vies entre parenthèses, et modérer tant bien que mal notre amertume. Après sa très bonne incursion dans le sous-marin Kursk en 2018, le réalisateur danois Thomas Vinterberg retourne ici à la grammaire de son pays natal, et par la même, se réapproprie d’une nouvelle manière les motifs qui caractérisent son cinéma (voir notre dossier), pour livrer une oeuvre somme et cohérente. Drunk raconte ainsi l’histoire de quatre profs de lycée quinquagénaires qui, quelque peu anesthésiés par leur quotidien répétitif, décident de mettre en pratique la théorie d’un psychologue norvégien, selon laquelle il manquerait à l’homme 0,5 grammes d’alcool dans le sang pour être heureux et épanoui. Un groupe qui chercher à s’émanciper de sa zone de confort, en s’imposant des règles contre la bienséance propre aux valeurs dominantes ? Pas de doute, nous sommes bel et bien dans un film de Vinterberg. 

Même s’il s’est considérablement assagi formellement depuis Festen (1998), force est d’admettre que le cinéaste n’est jamais aussi bon que lorsqu’il choisit de fusionner l’héritage esthétique du Dogme95 (ici, la caméra portée et le montage cut) avec ce qui fait la spécificité d’une mise en scène « à la nordique ». Cela infusait déjà dans presque tous ses films, mais jusqu’alors, La Chasse (2012), et dans une moindre mesure Submarino (2010), étaient les deux opus les plus exemplaires de ce phénomène. On pense par exemple à l’insistance sur les visages et sur la lumière en tant que signifiants dramaturgiques et thématiques, à l’approche emphatique des ressorts du mélodrame qui déplaît tant à une partie de la critique (Lars von Trier peut en attester), ainsi qu’au rythme « bizarrement lent » de « non événements » (expression de Peter von Bagh) à la puissance évocatrice redoutable. Là dessus, nous vous renvoyons une nouvelle fois à notre dossier d’analyse, où vous pourrez trouver un exemple détaillé centré sur La Chasse

Dans Drunk, Vinterberg renoue avec cette tendance de son cinéma, en profitant tout d’abord de l’investissement incroyable de ses quatre comédiens principaux : Thomas Bo Larsen (six collaborations, avec Last Round (1994), Les Héros (1996), Festen (1998), Un Homme rentre chez lui (2007), La Chasse (2012) et Drunk), Magnus Milliang (trois collaborations, avec La Communauté (2016), Kursk (2018) et Drunk), Lars Ranthe (La Chasse, La Communauté et Drunk), et bien évidemment Mads Mikkelsen, qui avait été récompensé du prix d’interprétation masculine à Cannes pour La Chasse. Là encore, son visage sculptural devient un terrain de jeu quasi illimité, pourvoyeur d’une palette d’émotions que Vinterberg exploite de la meilleure manière. Soit : réinventer l’apparente rigidité du visage de son comédien, pour en faire à la fois le réceptacle d’une morosité partagée, et la source d’une remarquable libération extra et intra diégétique. Déjà esquissés dans notre dossier, les exemples de séquences de classe sont sans doute les plus parlants. Au début du film, Martin (Mads Mikkelsen) est en effet un professeur figé et indifférent au potentiel de vie de sa propre classe. Souvent isolé en plan rapproché ou en gros plan derrière son bureau, le personnage est la source d’un faux rythme permanent, entraînant nombre de plans sur ses élèves dubitatifs, dont les réactions deviennent l’élément le plus « vivant » dans la pièce. Vinterberg, avec son directeur de la photographie Sturla Brandth Grøvlen, joue également sur les clairs-obscurs, que ce soit dans la classe, au domicile du personnage, ou au restaurant où se décide la fameuse expérience du film. En ménageant systématiquement une part d’ombre sur le visage de Mads Mikkelsen, Vinterberg exprime par le seul biais de la lumière toute la dualité qui caractérise son personnage, ainsi que la liberté bouillonnante qui sommeille en lui. Le réalisateur va au bout de son système de signification, Mads Mikkelsen étant éclairé de façon beaucoup plus claire à partir du moment où il commence son expérience. Le dispositif formel des séquences de classe évolue donc aussi, au sens où les plans moyens réunissant Martin et ses élèves sont plus nombreux, et où les champs/contre-champs ne traduisent plus le malaise mais le dialogue, la tchatche, la vie.

Même s’il s’est considérablement assagi formellement depuis Festen (1998), force est d’admettre que le cinéaste n’est jamais aussi bon que lorsqu’il choisit de fusionner l’héritage esthétique du Dogme95 (ici, la caméra portée et le montage cut) avec ce qui fait la spécificité d’une mise en scène « à la nordique ». Cela infusait déjà dans presque tous ses films, mais jusqu’alors, La Chasse (2012), et dans une moindre mesure Submarino (2010), étaient les deux opus les plus exemplaires de ce phénomène. On pense par exemple à l’insistance sur les visages et sur la lumière en tant que signifiants dramaturgiques et thématiques, à l’approche emphatique des ressorts du mélodrame qui déplaît tant à une partie de la critique (Lars von Trier peut en attester), ainsi qu’au rythme « bizarrement lent » de « non événements » (expression de Peter von Bagh) à la puissance évocatrice redoutable. Là dessus, nous vous renvoyons une nouvelle fois à notre dossier d’analyse, où vous pourrez trouver un exemple détaillé centré sur La Chasse

[SPOILER ]Cette modulation extrêmement précise et soignée de la mise en scène culmine avec la séquence finale, qui profite du passif de danseur de Mads Mikkelsen pour le laisser, par ses seuls mouvements, dicter les mouvements de la caméra. On assiste alors à un moment de liberté à l’état pur, de libération presque cathartique d’une expérience aussi lumineuse que destructrice. Car comme souvent chez Vinterberg, tout n’est pas noir ou blanc, la création s’accompagnant quasi systématiquement d’un phénomène de destruction (là encore, son grand-frère de cinéma Lars von Trier ne dirait pas le contraire). Il y a d’abord le délitement du couple de Martin, mais aussi et surtout la mort d’un des quatre personnages principaux, joué par Thomas Bo Larsen. Notons tous d’abord l’écho assez émouvant de cette péripétie au film de fin d’étude de Vinterberg, Last Round, où un jeune homme atteint de leucémie, déjà joué par Thomas Bo Larsen, décide de profiter du temps qu’il lui reste pour boire et faire la fête à Copenhague. Notons ensuite que ces deux « perturbations » se traduisent l’une comme l’autre par la souffrance des plus jeunes (les enfants de Martin, les élèves de Tommy), qui sont, comme bon nombre d’enfants dans le cinéma de Vinterberg, les spectateurs, voire les victimes impuissantes du délitement du monde des adultes. Enfin, on ne peut passer outre l’écho que ces moments de tristesse (notamment l’enterrement de Tommy) provoquent par rapport à la vie personnelle du réalisateur, qui a perdu sa fille de 19 ans quatre jours après le début du tournage. D’où, peut-être, le relatif assagissement du projet par rapport à ce que le réalisateur en disait au moment de la promotion de La Communauté en 2016. Drunk est donc moins une « ode à la vie et à l’alcool » qu’une tentative presque « psychomagique » d’auto-guérison, pour reprendre l’expression d’Alejandro Jodorowsky. Autrement dit, Vinterberg utilise aussi et surtout le film qu’il réalise comme un moyen de surmonter son deuil, de s’en libérer via les fameuses « règles » qui peuplent sa filmographie, et via, encore une fois, son groupe d’acteurs et d’amis. Dès lors, il devient extrêmement émouvant de regarder ces quatre comédiens essayer de remonter le moral de leur réalisateur au travers de leur performance. Vinterberg a ainsi fait le film dont il avait besoin, et dont l’existence, à ce moment précis de sa vie et de la nôtre, était presque nécessaire. « What a life »

Sorti le 14 octobre 2020, réalisé par Thomas Vinterberg, avec Mads Mikkelsen, Thomas Bo Larsen, Lars Ranthe.

Note : 4 sur 5.

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