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Critique – Comment je suis devenu super-héros (Douglas Attal, 2020)

Premier film du réalisateur français Douglas Attal, Comment je suis devenu super-héros pose de nouveau la question de la légitimité de la France à aborder frontalement un genre populaire, et cela au travers de ses seules intentions. Rappelons donc en préambule que le genre du super-héros et du « vigilante » née en grande partie du roman populaire français du XIXe siècle, avec des personnages comme Vidocq (1775-1857), ancien bagnard reconverti en chef de la « brigade de sûreté » de la préfecture de Paris, ou surtout le Comte de Monte-Cristo (1844) d’Alexandre Dumas et Auguste Maquet, qui, au travers des thème de la vengeance et de l’identité multiple, est considéré par de nombreux chercheurs comme une influence déterminante sur le genre tel que nous l’admettons aujourd’hui. On peut même trouver la trace de personnages de super-héros en France dès la fin des années 1900, avec la super-héroïne L’Oiselle, créée par René d’Anjou en 1909, qui réunit bon nombre de caractéristiques que l’on retrouvera bien plus tard chez un justicier relativement connu de l’écurie DC : costume noir, gadgets en tout genre, ailes lui permettant de voler au-dessus de Paris, et même un dispositif de vision nocturne. Retracer toute l’histoire du genre en France serait évidemment trop long tant elle est dense, aussi nous vous renvoyons sur ce sujet à l’excellent livre de Xavier Fournier Super-héros, une histoire à la française (2014), qui en brosse un portrait historique et thématique précis. Bref, tout ceci pour dire que oui, la France a évidemment le droit de siéger à la table du genre super-héroïque, et d’embrasser sa grammaire profondément populaire sans aucune gêne.

Venons-en maintenant au film de Douglas Attal, adapté d’un roman du sociologue français Gérald Bronner, dont il déplace la diégèse américaine à Paris. Dans une société où les surhommes sont parfaitement acceptés et intégrés, le lieutenant de police Gary Moreau (Pio Marmaï) est chargé d’enquêter sur les incidents provoqués par la circulation d’une mystérieuse drogue, qui procure temporairement des super pouvoirs à ceux et celles qui n’en sont pas pourvus. Habitué à travailler en solitaire, il va devoir faire équipe avec Cécile Schaltzmann (Vimala Pons), une nouvelle recrue débarquant de la brigade financière. Avec l’aide de Monté Carlo (Benoît Poelvoorde) et Callista (Leïla Bekhti), deux anciens justiciers, le duo de policiers va tout faire pour stopper le traffic de cette substance.

Fana du genre super-héroïque, Douglas Attal cite ici ou là les différentes influences de son film, notamment la série de comics Gotham Central (2002-2006) de Greg Rucka et Ed Brubaker, qui a la particularité de se focaliser sur le point de vue des policiers de la ville de Gotham City, et bien évidement le Watchmen (1986-1987) de Moore et Gibbons (et Higgins). Ces deux oeuvres, à des degrés d’implications politiques certes tout à fait différents, posent la question de la responsabilité du super-héros ou du vigilante face à un cadre social, administratif et politique relativement réaliste : qui sont les véritables représentants de « l’ordre », qui surveille qui, quel sont les différents points de vue autres que celui du super-héros lui-même, etc. Autrement dit, ces influences questionnent et explorent les motifs propres au genre pour les réinventer, les problématiser voire les critiquer, si bien que le récit s’en voit gonflé d’une complexité que les premiers comics ne cherchaient tout simplement pas. Là dessus, beaucoup de travail a déjà été fait, en BD comme au cinéma (notamment les Spiderman de Sam Raimi ou bien Les Indestructibles de Brad Bird), si bien qu’il est difficile pour un jeune réalisateur de poser à son tour sa marque sur un genre déjà traité par de gros mastodontes de la pop culture. Mais la seule intention de vouloir s’inscrire dans cette lignée sort déjà le film du lot, notamment par le fait qu’il représente les super-héros dans un cadre privé, idée fondamentale et pourtant globalement abandonnée par une écurie comme Marvel depuis une bonne dizaine d’année. La deuxième scène du film de Douglas Attal est par exemple un moment du quotidien, à savoir le réveil du personnage principal. Cela n’a l’air de rien, mais tant au niveau du fond, comme nous l’avons vu, que de la forme, ce petit moment rince modérément nos yeux de l’ordinaire. Pas de caméra portée paresseuse, pas de lumière blanche/grise tranchée avec du beige taupe, et, grand luxe, de la musique, qui donne un rythme, un souffle. Il y aurait-il là la marque de ce cinéma français alternatif (= pas un « film social » à la Dardenne feat. Ken Loach avec du Drumon mal digéré si on reste sage) ? À bon entendeur, la proposition est loin d’être parfaite, mais la direction prise par le film est, selon moi, la meilleure alternative au phénomène de fonte des genres populaires dans celui du film indé à la française. Attal s’efforce de styliser son cadre, d’utiliser des lumières relativement tranchées pour faire infuser le fantastique dans le décor réaliste de la capital, se permettant même de nous offrir un joli travail sur le noir des scènes de nuit, qui rattache indirectement son film à la tradition plus communément admise du film noir français. Ce seul travail sur la couleur distingue le film des trois-quarts de ce qui se fait dans le genre depuis 5 ou 6 ans, et en cela, l’intention est aboutie. 

Dommage dès lors que ce soin ne se retrouve pas dans la mise en scène et le découpage des trop rares séquences d’action du film, trop cut (même si on est pas dans la crise d’épilepsie à la Russo), blindées de longues focales, et surtout, extrêmement pauvre dans les chorégraphies qu’elles proposent. Ce manque de finesse se retrouve également dans l’écriture même du film, extrêmement frustrante dans la mesure où les pistes qu’elle propose et les intuitions qu’elle déploie sont justes, et potentiellement passionnantes. Quid du pouvoir de Leïla Bekhti, balancé en moins de deux au détour d’une réplique extrêmement banale (« ça lui prend comme ça »). Quid de cette petite contradiction entre l’apparente acceptation des super pouvoirs et l’événement que provoque l’arrivée d’une drogue qui peut en donner à ceux et celles qui la consomment, comme si cela relevait de l’extraordinaire ? Qu’en est t-il de cette escouade de super-héros, du passif de leur leader, de son pouvoir, etc. On pourrait parler de chipotage, mais cette accumulation de lacunes plombe clairement le film dans sa globalité, que l’on sent à la fois trop balisé et trop coupé. cela se ressent enfin au niveau des dialogues, même si le casting, assez audacieux au demeurant (sauf la composition trop outrancière de Swann Arlaud), se débrouille relativement bien pour donner vie à un texte banal et trop écrit. Frustrant donc, car le film concrétise plutôt brillamment quelques unes de ses intentions, allant même jusqu’à livrer au moins un morceau de bravoure avec la séquence du camion utilitaire retenu par le pouvoir d’un Pio Marmaï inconscient. 

Pas totalement raté, pas totalement réussi, Comment je suis devenu super-héros demeurent dans tous les cas une proposition encourageante, Attal traitant sérieusement le genre sans jamais céder à la blague autoréférentielle de bas étage, et assumant l’identité profondément populaire (à ne pas confondre avec internationale) de sa direction artistique et de sa mise en scène.

Sorti le 16 décembre 2020, réalisé par Douglas Attal avec Pio Marmaï, Vimala Pons, Benoît Poelvoorde, Leila Bekhti.

Note : 2.5 sur 5.

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