Catégories
garage critique sorties

Critique – Borat : nouvelle mission filmée (Jason Woliner, 2020)

Après quatre ans de politique rétrograde et de déclarations incendiaires, l’administration Trump laisse derrière elle un nombre d’échecs impressionnants. Échecs aussi bien sur le plan étatique qu’idéologique. Et certaines de ces défaites n’apparaissent qu’aujourd’hui, au terme d’un mandat interminable et fort en grands moments tragico-absurdes. Parmi elles : l’état du rire américain. Malgré des signes avant-coureurs, la comédie politique américaine semble plus que jamais frappée d’une crise identitaire. On avait un peu refusé d’y croire en découvrant le tiède Irrésistible de Jon Stewart au début de l’été, mais c’est bel et bien, coup sur coup, la reprise affligeante du Saturday Night Live et Borat : nouvelle mission filmée qui confirment nos doutes. L’un comme l’autre viennent immédiatement piocher dans l’actualité la plus brûlante : d’un côté les élections américaines et les joutes assourdissantes que s’assènent Donald Trump et Joe Biden en direct face au peuple américain ; de l’autre, la crise du COVID-19 qui a révélé un peu plus des névroses présentes au pays de l’Oncle Sam. 

Tourné en secret et à l’aube du désastre sanitaire qui allait frapper de plein fouet les Etats-Unis, Borat : nouvelle mission filmée ne cherche même pas à créer l’illusion qu’il pourrait s’élever au rang du film original. Il n’en a simplement pas les moyens. Le plus célèbre journaliste kazakh revient aux Etats-Unis pour réconcilier son pays avec celui de Donald Trump. Alors qu’il doit faire cadeau d’un singe à Mike Pence, lui-même considéré comme ministre de la Culture du Kazakhstan, il découvre que sa fille l’a accompagnée sans sa permission en Amérique. En lieu et place du singe, Borat décide alors de la faire marier à un haut responsable américain. De ce postulat totalement insensé, Sacha Baron Cohen et son armée de sept scénaristes luttent pour recréer un semblant de magie et de chaos, comme y parvenait le film de 2006. Malheureusement, si l’ajout de ce personnage d’adolescente (étonnante Maria Bakalova) ajoute une dimension plus touchante aux pérégrinations moralement infectes de Borat, difficile de ne pas voir cette fois-ci les ficelles et l’écriture qui vient alourdir chaque scène. 

Le poids du temps n’a pas simplement ajouté des rides sur le visage de l’acteur principal, qui cédera très rapidement dans le film son costume de Borat au prétexte qu’il est devenu une star aux Etats-Unis : l’humour apparaît lui aussi vieillissant. En ciblant ouvertement une certaine frange américaine, l’électorat « redneck » et conspirationniste de Donald Trump, le film échoue à apporter cette vue d’ensemble comme pouvait le faire le film original pour s’attarder sur la dimension absurde des stéréotypes employés par ce groupe. Parfois, le procédé fonctionne et accouche de scènes surprenantes (la rencontre très touchante entre Borat et une survivante de l’Holocauste), mais le plus souvent le film échoue à aller au-delà de la caricature simpliste et ennuie assez rapidement. Le cynisme à peine voilé derrière la séquence délirante de confinement avec deux supporters de Trump ne sert pas le propos militant de Sacha Baron Cohen. Au contraire, il rappelle que l’écart entre d’un côté l’élite ricanante et ceux qui se considèrent comme les oubliés de l’Amérique est plus palpable que jamais. Dans un film qui tend à apaiser les tensions américaines via la comédie, le constat est terrible. 

En quatorze ans d’absence, des humoristes ont repris le flambeau absurde de Borat, avec davantage de panache. On se souvient en 2016 de l’incursion houleuse de Eric Andre lors de la Convention nationale républicaine, « chahuté » par des fidèles de Trump. Ici, même les apparitions de Borat sous le masque du président ne paraissent jamais assez folles pour ne pas susciter un sentiment de déjà-vu ou de gêne. Pire : quand le film semble finalement arriver au paroxysme de sa démarche voyeuriste, en mettant en scène un entretien embarrassant entre la fille de Borat, grimée en journaliste, et l’avocat de Donald Trump Rudy Giuliani, il y a quelque chose d’inabouti dans la démarche. Comme si le film, préférant toujours se réfugier dans des blagues inoffensives sur Donald Trump, son physique ou son comportement irrationnel, n’était lui-même pas prêt aux révélations qu’il pourrait faire via la comédie et à ses éventuelles retombées. Se concluant sur un appel à se rendre aux urnes pour l’élection présidentielle américaine le 3 novembre, Borat, nouvelle mission filmée dépeint moins l’état de folie dans lequel est plongée l’Amérique sous Trump que la frilosité qui règne désormais chez une certaine forme de comédie, terrifiée à l’idée de devoir être en compétition quatre ans de plus avec un Président qu’elle ne parviendra jamais à égaler sur le terrain de l’absurdité. 

Sorti le 23 octobre sur Amazon Prime Video, réalisé par Jason Woliner, avec Sacha Baron Cohen, Maria Bakalova, Irina Nowak et Luenell.

Note : 2 sur 5.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s